© M.Damoisel

Je m’en souviens avec précision. L’article était en milieu de journal, traduit d’une revue culturelle moscovite. “Nelly Echba, la princesse du théâtre abkhaze”. Un portrait d’une vieille metteuse en scène, originaire d’Abkhazie, une petite république du Caucase. Autrefois célébrée en URSS pour ses créations, aujourd’hui recluse dans un petit studio de l’Arbat, à Moscou, au milieu de ses affiches de spectacles, témoins d’une gloire d’un autre temps. Elle parlait de Soukhoumi, la capitale de son pays, de l’odeur des mandariniers à l’automne, mêlée à celle du café arménien, l’après-midi. De son frère, aussi, tué un jour de 92 ou de 93, pendant une guerre que tout le monde semble avoir oublié.

Et puis, en haut de la page, il y avait cette photo, en noir et blanc. Une longue jetée sur la mer. Le plâtre est déchiré d’impacts de balles. Au premier plan, un homme en maillot de bain sourit. Derrière lui, un autre s’élance dans le vide pour un plongeon. Au fond, l’ombre des palmiers et des eucalyptus se détache sur un grand bâtiment élégant et décrépi, c’est le palace-hôtel Abkhazia de Soukhoumi. La lumière est celle d’une fin d’après-midi qui se traîne vers la nuit. Les deux hommes semblent s’être aventurés dans une ville-fantôme pour une ultime baignade.

Tout y était. Tout ce que je ressassais depuis trop longtemps, exposé avec élégance et ironie en un seul cliché. L’absurdité de la guerre, la perte du paradis, l’atmosphère improbable d’un lieu oublié du monde et cloîtré dans les séquelles d’un conflit gelé depuis 10 ans.

Abkhazia. Ce nom m’avait fait rêver comme la promesse d’un royaume imaginaire, niché aux confins du Caucase, sur les bords de la Mer Noire. Il n’était que celui d’une toute petite république ex-soviétique, auto-proclamée indépendante en 1993 à la suite d’une guerre inqualifiable avec la Géorgie, dont elle faisait jusqu’alors partie.

L’Abkhazie n’est plus que l’ombre d’elle-même, vieille Riviera détruite, jamais reconstruite, désertée. Les Géorgiens, qui représentaient avant la guerre 46% de la population de 550 000 âmes, sont presque tous partis, en 1993, à la suite de l’armée géorgienne en déroute. Ils sont, pour la plupart, toujours réfugiés en Géorgie, hébergés dans des logements de fortune devenus permanents. De la jolie mosaïque de peuples qui comptaient autrefois des Géorgiens, des Abkhazes, des Arméniens, des Russes, des Grecs et des Juifs, il ne reste plus grand monde. À peine 180 000 personnes.

La minorité abkhaze, héritière d’un peuple des montagnes du Caucase du Nord, paie cher d’avoir gagné (avec le soutien de la Russie…) une guerre qu’elle n’avait pas cherché. Elle a certes proclamé son indépendance, mais la communauté internationale refuse depuis 10 ans de la reconnaître. Un blocus l’isole du reste du monde et du temps. Toutes ses infrastructures ont été détruites et n’ont jamais été reconstruites, faute de moyens et de projets… ( suite >> )


Chronique d’Abkhazie

Mathilde Damoisel

2004

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