© Nicolas Bouvier


De septembre 2001 à avril 2002 Ingrid Thobois est partie pas à pas vers l'Orient de l'écrivain suisse Nicolas Bouvier. A chaque étape, elle nous envoyait un billet d'humeurs vagabondes que vous retrouvez ci-dessous.

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Zagreb, dimanche 9 septembre 2001

Arrivée à Zagreb sous un temps gris et lourd... On pourrait se croire à Prague, voire à Amsterdam... L'Europe, encore... Les frontieres passées sans mme s'en apercevoir...

Oui, mais non ! C'est bien l' Est qui débute ici, les balkans... Pluie diluvienne ( le deluge ici comme au mont Ararat , bientôt !! ) et le sac plastique est bien le meilleur ami du voyageur ! Promenades aquatiques, donc.

Marché de Zagreb: ravissement malgré le froid et les os trempés. Parasols rouges et tables de bois brut. Ils etaient donc cachés là, les Zagrebois , les vrais, les vieux bonshommes ! De parasol en parasol, je zigzague à travers les étals, acheté une pomme, deux prunes, sous le regard amusé des vendeurs encapuchonés de sacs plastiques (eux aussi ! Je fais tres couleur locale, finalement !) .

Abritée par le parasol d'une vendeuse de poires, je prends tranquilement une photo les doigts congelés lorsque surgit un vieil homme massif qui me fixe. Est-il curieux ou hostile, ou mécontent de me trouver là ? Sourire de la voyageuse transie: tout ce que j'ai à lui offrir en guise de passe droit: Et le voilà qui s'approche, toujours en me fixant étrangement, baragouine quelque chose à la vendeuse à mon sujet... S'approche encore, défait les cordons de ma capuche, plante ses yeux dans les miens: "beautiful eyes !" et part d'un éclat de rire magnifique pour finir en m'attrapant dans ses bras, me serrant contre son grand corps lourd et chaud, et m'embrassant sur le front ! Abasourdie, je remercie, et m'éloigne ˆ petits pas vers un autre abris.

Je prends conscience que le voyage commence, que jamais une telle attitude n'aurait pu se trouver en France... Quel bonheur. Vague de bien etre qui m'envahit a ce simple contact. La prochaine étape sans doute vers la cote. Zadar... en esperant un temps plus clément ! Je n'ai quand même pas quittŽ le crachin parisien pour affronter celui de Croatie ! Non mais !


Sarajevo, mardi 18 septembre 2001

"Il est temps de laisser ici un peu de place à la peur "... à chacun ses lieux de joie ou de tristesse, à chacun son vécu...

Bouvier a trouvé en Bosnie et en Serbie des villes qui lui furent agréables à vivre " l'atmosphère est triste et capricieuse, en un apres midi, on est ensorcelé " et de trouver 100 Tsiganes jouant leur musique. Là où il se sentit si heureux "la tête à rien, le coeur en fête", je me suis sentie au plus mal, oppressée, étouffée: 50 ans après lui, la même situation d'un pays sortant d'une guerre, une autre, la même... toujours la guerre. Climat de vie qui vient tout juste de retrouver quelques couleurs. Ca m'est rentré dans le coeur comme une épée. Arrivée là, et même dès la frontière bosniaque, j'ai reçu d'un seul coup toute une violence qui m'a percutée sans crier gare. Devant mes yeux defilaient les ponts effondrés, sillots de grains couchés comme d'énormes jeux de quilles, maisons criblées d'impacts de balles, immeubles dechirés, éventrés, évidés, fenêtres comme de grands orbites vides, noirs.

On aperçoit un homme couché dans l'herbe. Il dort, mais la première question qui vient est "est-il mort" .... Parcouru la tristement célèbre "sniper's alley" Immeubles fraichements repeints, couleurs criardes qui tentent en vain d' égayer l'atmosphère, de vous arracher un sourire. Mais je me suis sentie désaxée, plombée... La réalité de Sarajevo m'est rentrée dans tout le corps comme une flamme brûlante, encore trop chaude de la guerre. Pour moi comme pour beaucoup sans doute, la guerre n'était jusqu'ici qu'une abstraction médiatique, je la savais réelle, mais je ne pouvais pas l'imaginer. Aujourd'hui je peux un peu mieux. Sarajevo n'est pas une ville dangereuse, on s'y trouve en sécurité. On peut s y promener mains dans les poches, les yeux au ciel, en bon traveller attentif.... Oui, mais je n'ai pas pu... pas pu me promener là comme partout ailleurs.
Pas une ville à flâner... une ville où la douleur est encore partout bien qu'on ai recommencé à vendre 3 pommes dans un cageot, du miel, ... les enfants de nouveaux jouent dans les rues. les mamans râlent, les hommes fument, les trams roulent. Tout est en place, le décor pour la vie est planté... pourtant non, la vie s'est évaporée. Choc violent, je n'ai tenu que 24 heures dans Sarajevo, dormant dans la banlieue sordide, désolée, glacée. Ceci n'est autre que ma perception... il doit exister un passage secret pour arriver à vivre bien ici, à aimer la ville, à trouver où la vie se cache... je n'y suis pas parvenue.
D'autant plus dur sans doute après la paradisiaque Dubrovnik... aujourd' hui je suis à Split.... le soleil joue à cache-cache avec les nuages... si bon d'être ici, de retrouver la vie, la mer....

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CARTES BLANCHES

Vers l'Orient
de Nicolas Bouvier
Ingrid Thobois


2002