Olivier Bauer
Ella Maillart dans les oasis interdites


« Coupe cette tige sèche. C’est un lys fané. Nous l’avons vu pousser au printemps, puis fleurir, nous avons contemplé sa couleur orangée. Et maintenant, le sort qui l’attend, c’est la mort. » Ella Maillart employa cette métaphore alors qu’elle sentait venir le dénouement de sa traversée terrestre. L’infatigable voyageuse suisse serait aujourd’hui centenaire. Ses ouvrages parlent de son insatiable poursuite de l’unique sagesse. Car c’est bien ce qui motivait ses pérégrinations à travers les paysages grandioses du Caucase et de l’Asie centrale, « à l’Orient de l’âme », selon ses propres termes. Ceux qui l’ont connue en témoignent : son regard profond et lumineux, son visage hâlé, sa voix forte et grave dessinaient les traits d’une femme parvenue loin, très loin sur le chemin.

Il y a d’abord cette photo prise en avril 1935 : quatre chameaux qui s’en vont vers un horizon sans fin. Sur le premier d’entre eux se dégage la silhouette d’un homme, probablement celle de l’écrivain britannique Peter Fleming. Assis de côté, il porte un chapeau et sans doute un fusil. On ne perçoit pas son regard. Les montures chargées de caisses et de couvertures sont reliées par une corde. Elles avancent d’un pas sûr et lent. Derrière les chameaux, un cheval de petite taille ferme la marche. Son cavalier, un Chinois portant le nom de Li, est emmitouflé dans un manteau touchant presque terre. L’horizon s’est couvert d’un léger manteau de neige. C’est la fin de l’hiver et des tempêtes givrées, la caravane traverse le Tsaidam dans le brouillard. Cette image noire et blanche paraît sans âge. Réalisée en 1935 par Ella Maillart, elle évoque une incroyable aventure : celle d’un voyage à travers les « oasis interdites ».

Accompagnée du journaliste et écrivain Peter Fleming, Ella Maillart avait décidé, en janvier 1935, de rallier le Karakoram depuis Pékin. À travers les steppes, les déserts et les contreforts de l’Himalaya, leur pérégrination dura près de sept mois. Évoquant cette improbable traversée, Nicolas Bouvier écrivit qu’elle était « sans doute le plus beau trajet de pleine terre que cette planète puisse nous offrir. […] On y passe du grouillement chinois à la solitude et au silence, des plaines côtières à des cols si hauts qu’il faut saigner les chevaux aux naseaux pour qu’ils puissent respirer ».

Avant de parcourir ces terres inconnues, Ella Maillart avait déjà vécu plus de vies qu’un chat centenaire. Née en 1903, elle s’était tour à tour parée de ses habits de régatière aux jeux Olympiques de Paris en 1924, d’apprentie archéologue en Crète, de voyageuse de commerce, de modèle du sculpteur Raymond Delamare, de professeur de français au Pays de Galles, d’actrice au studio d’Art dramatique de Genève et de journaliste pour Le Petit Parisien en Mandchourie, faisant au passage l’admiration de tous. Les navigateurs, les archéologues et les montagnards étaient sous son charme. Paul Morand écrivit un jour : « Celle que je veux dire, c’est une femme bottée de mouton, gantée de moufles, le teint cuit par l’altitude ou le vent du désert, qui explore des régions inaccessibles avec des Chinois, des Tibétains, des Russes, des Anglais dont elle reprise les chaussettes, panse les plaies, et avec lesquels elle dort en pleine innocence sous les étoiles… Et cette femme, c’est Ella Maillart. » […]

<< retour au sommaire

 

 

CARTES BLANCHES

Chemins d'étoiles
Au fil des routes de la soie



<< retour au sommaire

 

 

 

 


commander
la revue >>

 

 

 

A360.org © A360