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Danielle
Quéruel
Le Livre des merveilles de Marco Polo

Le
merveilleux est-il, comme laffirmait le père
Rapin, ami de Boileau,
« tout ce qui est contre lordre ordinaire de
la nature » ? Ne peut-on pas y voir plutôt une
face cachée de la réalité au-delà
de la nature, certes, mais ne sy opposant quen
apparence ? Les mirabilia décrites dans les récits
médiévaux, et dont Le Devisement du monde
est lun des fleurons, refléteraient alors une
dimension fondamentale de la nature humaine : son rapport
à lineffable, à lindicible. À
laube de notre siècle que lon pourrait
croire désenchanté, Marco Polo, ambassadeur
de tous nos rêves, nous invite à le suivre
aux confins du monde, jusquaux marges dun univers
dont il nous aide à décrypter un à
un les mystères.
En 1298, alors quil se trouve dans une prison de Gênes,
un Vénitien nommé Marco Polo se souvient de
son voyage en Orient et des longues années quil
passa en Chine au service du Grand Khan. Aurait-il écrit
ses souvenirs sil navait partagé alors
la cellule dun certain Rusticien de Pise, écrivain
travaillant en France et en Angleterre, auteur de romans
arthuriens ? Sans doute pas, mais il raconta ses aventures
à son compagnon de captivité et de cette rencontre
inattendue naquit le Livre des merveilles, également
appelé Le devisement du monde.
Louvrage connut immédiatement un succès
extraordinaire en Italie comme en France. Plus de cent manuscrits
furent copiés, dont une quinzaine conservent une
version en français. Cest Marco Polo lui-même
qui en a remis une copie à un seigneur français,
Thibaut de Chepoy, venu à Venise en 1307. Destiné
à Charles de Valois, prétendant au trône
de Constantinople, le livre fut ensuite recopié et
enluminé pour les plus grands seigneurs, tels que
le duc de Bourgogne ou le duc de Berry, et prit place dans
les bibliothèques les plus prestigieuses de lépoque.
Pourquoi un tel succès ? En Occident, les hommes
de la fin du Moyen Âge sont curieux de lOrient,
non seulement des pays d« outre-mer »,
théâtre des croisades dans les siècles
précédents, mais aussi de ce quil y
a aux confins du monde. Les Vénitiens et les Génois
sillonnent la Méditerranée, des comptoirs
de commerce sont installés à Constantinople
et sur les bords de la mer Noire, et les marchands italiens
vont chercher des denrées rares jusquen Perse
et en Crimée. Cependant, lOrient lui-même,
au-delà des pays sarrasins toujours inquiétants
mais familiers, et à plus forte raison lExtrême-Orient
restent des univers qui intriguent et font rêver.
Marco Polo offre ainsi le premier récit de voyage
écrit en français. Il ne sinspire pas
des uvres des frères franciscains qui lont
précédé jusquen Chine quelques
années auparavant, tels Jean de Plan Carpin ou Guillaume
de Rubrouck, mais apporte un témoignage nouveau quil
veut véridique et convaincant sur « la pure
vérité des diverses régions du monde
». Texte étrange et fascinant, à mi-chemin
entre le reportage et le panégyrique, écrit
dans un style souvent neutre et impersonnel, le livre fait
cependant entendre la voix dun homme qui sest
émerveillé de tout ce quil a vu. Dès
les premières lignes, il promet de décrire
les « granz merveilles qui par le monde sont »,
tout en se réservant le droit de dire non seulement
ce quil a vu, mais aussi ce quil a entendu raconter
: « Et pour ce, metrons nous les choses veues pour
veues, et lentendue pour entendue, a ce que nostre
livre soit vrais et veritables, sanz nule mençonge.
»
Bien que certains aient émis des doutes sur le voyage
de Marco Polo, il est maintenant admis que le jeune Vénitien
est bien allé jusquen Chine et quil a
parcouru les routes de lOrient. Les informations quil
apporte donnent en effet limpression du vécu,
et sont le plus souvent en accord avec les textes de lépoque,
par exemple les chroniques et les annales chinoises ou mongoles.
Laventure de Marco Polo reste exceptionnelle. Dans
le prologue de son livre, il rappelle dans quelles circonstances
il est parti, alors quil navait que 17 ans.
En 1255, un premier voyage avait conduit son père,
Nicolas, et son oncle, Maffeo, en Crimée et en Russie,
mais en raison dune guerre qui avait éclaté
entre deux seigneurs mongols, ils ne purent revenir sur
leurs pas et furent contraints de poursuivre leur route
en Asie. À Boukhara, en Perse, ils rencontrèrent
des messagers du « Seigneur du levant, seigneur de
touz les Tatars du monde » et les suivirent jusquà
lui. Le Grand Khan, qui navait jamais vu de Latins,
leur posa des questions sur lOccident chrétien
et leur confia un message pour le pape. En 1271, les frères
Polo repartent, accompagnés du fils de Nicolas ;
ils sont chargés de porter à lempereur
mongol privilèges et lettres de la part du pape ainsi
que lhuile de la lampe du Saint-Sépulcre. Ils
restèrent dix-sept ans à la cour du Grand
Khan, où le jeune Marco fit preuve de tant de vivacité
desprit et apprit si bien les coutumes et la langue
des Mongols que le Grand Khan le prit à son service,
lui confiant plusieurs missions dans toutes les provinces
de son empire : « Et ceste fu la raison pour quoi
le dit messire Marc en sot plus et en vit des diverses contrees
du monde que nul autre homme. Et seur tout ce metoit il
moult sentente a savoir et a espier et a enquerre
pour raconter au Grand Seignour. » [
]
Ella
Maillart dans les oasis interdites. Olivier
Bauer >>
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