|
Entre Begendik et Rezovo, c'est "forbidden zone !
forbidden zone !"
C'est
la haute saison. Igneada, petite ville balnéaire
turque au bord de la Mer Noire, s'est remplie de vacanciers
tout droit venus d'Istanbul, 200 kilomètres plus
au sud. Difficile de se loger, et l'énorme carcasse
de béton qui a poussé sur la plage ne sert
pas encore d'hôtel : sa construction est arrêtée.
Mais c'est trop tard, ce squelette de Hilton a déjà
défiguré le littoral.
Igneada
ne se soucie pas de la frontière avec la Bulgarie,
à 12 kilomètres au nord. Elle délaisse
ce rôle à Begendik, 400 habitants, pour la
plupart bûcherons et, à leurs corps défendants,
sentinelles turques aux marches occidentales de la Sublime
Porte. Lors des guerres balkaniques du début du
siècle, le recul ottoman s'est arrêté
là, sur la Multu Deresi, cette rivière qui
marque aujourd'hui la frontière turquo-bulgare.
Résultat : Begendik et Rezovo, son village jumeau,
ont coupé les ponts.
Bâti
sur un versant qui descend en pente douce vers la Multu
Deresi, Begendik se reflète comme dans une glace
dans Rezovo. En arrivant par l'unique route sans issue,
une vue en enfilade donne l'illusion que les deux hameaux
ne font qu'un, et l'on cherche des yeux la rivière,
cachée en contrebas. En réalité,
deux kilomètres les séparent. Deux kilomètres
qui, de mémoire d'homme, n'ont pas été
franchis depuis... Depuis ? Personne ici ne s'en souvient
vraiment.
Mais s'il y a une chose que les habitants de Begendik
n'oublient pas, c'est la "forbidden zone". Cette
"forbidden zone" qui revient dans chacune de
leurs phrases, cette "forbidden zone" marquée
par des panneaux rouges où la silhouette d'un soldat
est dessinée, cette "forbidden zone"
qui commence à 200 mètres de la dernière
maison... Et quand deux étrangers se présentent
au village pour y passer la nuit, c'est toujours elle,
la "forbidden zone", qui vient brouiller les
cartes.
Hussein
est instituteur à Istanbul, il parle un peu anglais.
Ça tombe bien, il est justement à Begendik
pour quelques jours, en visite chez ses parents. Il est
appelé à la rescousse.
Autour d'une table de l'un des trois bars du village,
ça discute ferme sur ce cas particulier. Tout le
monde y va de son avis. Les têtes sont accueillantes
mais dubitatives, les regards à la fois étonnés
et ennuyés. On compte sur Hussein pour prendre
la parole et exprimer l'avis général. L'instituteur
voudrait bien se dérober de son rôle de porte-parole,
mais il est coincé.
-
Euh... Comment est-ce que je peux vous dire ça...
euh... c'est une zone interdite ici. Enfin là-bas,
au bout du village, allez voir, c'est écrit "forbidden
zone"... Il y a des militaires, vous comprenez ?
Vous ne pouvez pas dormir ici, nous sommes désolés.
Si les soldats apprennent que l'un de nous vous héberge,
on peut avoir des problèmes... Il faut demander
l'autorisation à la caserne militaire d'Igneada.
Mais le mieux, euh... c'est de demander vous-même.
J'espère que vous nous comprenez. Si cela ne tenait
qu'à nous, bien sûr, vous pourriez dormir
ici... Je dois faire un saut à Igneada. Je vous
raccompagne ?
-
Et à Rezovo, vous croyez qu'on peut dormir ?
- A Rezovo ? Mais vous ne pouvez pas y aller ! Enfin si...
mais pas par là. Il faut faire un détour
par la douane la plus proche. Ne vous faites pas d'illusion
: malgré les apparences, Rezovo est à 250
kilomètres d'ici. Et d'ailleurs, nous ne savons
rien d'eux. Nous n'avons aucun contact. Vous savez, il
y a une chose étrange là-bas : lorsqu'on
regarde bien, attentivement, on n'y voit jamais personne
dans les rues.
N'a-t-il plus rien à dire ou n'a-t-il pas envie
de s'éterniser sur la question ? En tout cas, Hussein
a remonté fort le volume de son autoradio. En silence,
il roule vers Igneada, laissant derrière lui Rezovo
et ses mystères, de l'autre coté.
| |
Carnet
suivant
|
 |
|

|