Lisières d'Europe
Guy-Pierre Chomette - Frédéric Sautereau




Interview de Guy-Pierre Chomette (2/3)

Dans l’histoire, est-ce que ces pays ont un sentiment d’appartenance à L’Europe ?

Il existe à l’Est un très fort sentiment d’appartenance à l'Europe. Mais pas à l’Union Européenne. L’UE pour eux, c’est un ensemble politique. Ce sentiment européen est avant tout culturel. Et parfois ethnique. Quand on leur demande de se définir par rapport à leurs voisins, beaucoup d’entre eux disent qu’ils appartiennent au monde européen et non au monde russe.

Comment les futurs exclus vivent-ils cette frontière ?

Le sentiment d’exclusion est très fort des deux côtés de la frontière. Les frontaliers du côté occidental ont ce sentiment d’exclusion pour les autres. Eux-mêmes ont été exclus de l’Europe pendant des années, vivant de l’autre côté du rideau de fer. En Pologne, dans une ville proche de la frontière ukrainienne, un type nous a dit dans un bar : "Vous parlez d’une frontière, mais la vraie frontière, elle est psychologique maintenant. Le ressentiment de ceux de l’Est envers vous, et maintenant envers nous, sera énorme". Sur la route, des gens nous demandaient en permanence : « Pourquoi pas nous ?
La réponse la plus réaliste et implacable est la suivante : « Parce que vous êtes pauvres, parce que vous êtes dans le giron russe et la Russie nous fait peur; et éventuellement parce que vous êtes musulmans. »

Est-ce que l’émergence des nationalismes peut-être une des conséquences de ces exclusions ?


Oui, certainement . Avec pour particularité que cela ne sera pas un nationalisme dirigé vers l’Ouest, mais vers l’Est. A part la Biélorussie, les pays frontaliers conservent un fort ressentiment vis-à-vis de leur ancien dominateur, c’est-à-dire la Russie. En Moldavie, un quart de la population est russophone. Traditionnellement penchés vers l’Est, les Moldaves se rendent aujourd’hui compte que la Russie ne fait rien pour eux et qu’ils ont plus intérêt à tourner leurs regards vers l’Europe. Autre exemple, les 700000 russophones de Lettonie votent massivement pour l’intégration dans l’UE. La Russie ne fait rien pas par volonté politique, mais par manque de moyens.
En Ukraine de l’Ouest, la population déteste la Russie et ne comprend pas pourquoi leur pays n’est pas pris en compte comme les autres candidats. Il faut savoir que le tiers occidental du territoire a appartenu pendant des siècles à la Pologne. Il y a tous les ingrédients en Ukraine pour le déclenchement d’une guerre civile. Heureusement aucun parti politique ne demande la séparation et il existe un sentiment d’ukrainité qui fait que le pays n’éclate pas. Quant à la Roumanie, elle connaît en ce moment un fort glissement nationaliste.

Suite de l'interview

 



© Frédérique Sautereau



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