© Manon Ott
Septembre 2003
Nous sommes jeunes. Vingt ans. Suite à quelques lectures nous ayant marqués, nous partons en Birmanie, réaliser l’un de nos premiers reportages. Nos intentions étaient alors de faire des images pour témoigner et susciter une prise de conscience des violations des droits de l’homme par le régime militaire birman.
Ce premier reportage peine à aboutir. En dehors de périodes exceptionnelles de soulèvement populaire, tout est organisé pour donner l’illusion d’un décor « paisible », celui du « pays aux mille pagodes ». Un certain nombre de lieux et de régions sont interdits d’accès aux étrangers : les abords de la maison d’Aung San Suu Kyi, les bidonvilles aux alentours de Rangoon ou les« zones de conflit » avec les minorités ethniques.
Pourtant, derrière cette mise en scène, des mots reviennent sans cesse dans les témoignages que nous recueillons : « censure », « peur », « surveillance », « silence » …
Si le propre de la dictature est bien de chercher à supprimer tout espace social autonome et toute forme d’expression dissidente, des marges existent pourtant. Au fil des rencontres et en multipliant les séjours en Birmanie, nous comprenons que loin de rester dans la passivité face à l’oppression de la junte militaire, une « résistance déguisée » s’organise chaque jour. Certains codes vestimentaires, l’utilisation de la couleur rouge dans une peinture ou de métaphores dans une nouvelle… sont autant de signes de protestation.
Ce sont donc ces cultures que le pouvoir démantèle mais qui renaissent, ces histoires de vies détournées mais pas détruites et ceux qui à leur manière résistent au quotidien qui retiennent notre attention. Nous oublions peu à peu notre désir de témoigner d’une situation politique pour privilégier l’aspect humain et personnel du vécu sous dictature. Pourtant, le quotidien, l’ordinaire de la vie, ne se laissent pas facilement saisir, se dérobant dès que l’on tente de les fixer.
D’année en année, nous retrouvons les mêmes personnes. Des habitudes s’installent. Arrivés à Rangoon, nous rendons visite à Ludu Sein Win, un journaliste et écrivain assez âgé que les plus jeunes aiment appeler « Professeur ». Dans son bureau où s’entassent des montagnes de livres, nous écoutons pendant des heures ses réflexions sur la situation de son pays. Dans notre guest-house, nos hôtes ont pris l’habitude de mettre de côté la pile des derniers New Light of Myanmar, un quotidien publié par la junte militaire. Aussi étrange que cette requête ait pu leur paraître, ils ne nous ont jamais demandé pourquoi nous nous intéressions tant à ce journal.
Sur les rives de Mandalay, Kyaw Win nous raconte, au fil des ans, la vie dans son quartier, un bidonville que l’armée cherche à détruire. Après chaque démolition pourtant, les habitants reviennent pour reconstruire leurs habitations. D’un séjour à l’autre, si quelques histoires ont changé, d’autres restent figées ou se répètent encore et encore. Comme celle des Frères Moustache, célèbres comédiens de Mandalay arrêtés à plusieurs reprises pour avoir ironisé sur la politique de la junte au cours de spectacles. Comme celles de tous ces anciens prisonniers politiques contraints à l’exil pour éviter une nouvelle arrestation.
Le contexte demande de prendre de nombreuses précautions pour ne pas mettre en danger les personnes qui acceptent de témoigner.Selon la loi « Emergency Provision Act » utilisée pour condamner les prisonniers politiques birmans, « livrer des points de vue négatifs sur le pays » à un étranger est passible de nombreuses années d’emprisonnement. Les entretiens se déroulent souvent en privé, parfois dans une petite salle au fond d’un teashop, toujours à l’écart. Quel que soit l’endroit, il faut veiller à ne pas être surveillé, suivi ou écouté.
En même temps que notre itinéraire en Birmanie est guidé par ces rencontres, c’est notre manière d’appréhender la photographie qui évolue avec ce premier projet. Comprenant qu’une série d’images est avant tout le récit d’un regard, un parcours et une interprétation personnelle des situations et des gens, nous déambulions dans les rues de Rangoon à la recherche de scènes et d’indices, de regards et d’attitudes qui exprimeraient notre ressenti vis à vis de ces histoires birmanes. Dans des séries comme People’s desire, l’une des plus récentes présentée dans le chapitre 1, plutôt que de chercher à « capter la réalité », nous lui extirpons ce que nous en ressentons en la regardant. Les évènements ne sont pas spontanément signifiants. Comme un jeu de cartes discrètement jeté au sol, ils prennent leur sens parce que le regard se prolonge sur eux et s’y arrête en les photographiant. Celui qui les lira y verra peut-être encore un autre sens.
Il nous semblait donc important de dire « nous » ; ce « nous » qui devient un moyen d’exposer nos doutes, de montrer et d’assumer la fragilité de notre point de vue.
Parce que notre regard photographique était subjectif, que le livre était habité par nos rencontres, il semblait aussi indispensable d’inscrire un contrepoint dans le récit, une autre « trace » de la dictature. Les documents présentés en couleur témoignent de certains aspects du discours de la junte, ses principaux slogans et les images qui envahissent les chaînes de télévision et les journaux officiels birmans. Des extraits du New Light of Myanmar, des portraits de Aung San Suu Kyi, des billets, des photos de prisonniers politiques torturés pour montrer tout ce dont il est si difficile de témoigner en Birmanie
D’une manière générale, les témoignages présentés ici expriment tous un profond désir de changement. Un certain nombre de facteurs et notamment le contexte international ou les dissensions au sein de l’institution militaire elle-même interviendront dans la conjoncture qui permettra une évolution de la situation. Toutefois, ce changement dépendra avant tout de la capacité de cette société plurielle à s’unifier. Les armes des « dominés » ne sont pas toujours des armes faibles et inefficaces. C’est le sens des mots d’Aung San Suu Kyi et d’autres lorsqu’ils appellent à une « révolution de l’esprit » et un regroupement autour de valeurs partagées afin que la société birmane soit capable de constituer un bloc face à cette minorité qui détient le pouvoir. Nous devons donc rester attentifs, les années à venir, à cette conscience collective d’une société en mouvement. Nous devons déjà nous interroger sur l’ « après ». Que se passera-t-il lorsqu’une transition se produira ?
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