Îles funestes, îles bienheureuses
revue Chemins d’étoiles
Transboréal




Bruno Fuligni
Mon royaume pour une île : principautés pirates ou clandestines


Dans le monde des « cryptarchies » et des « micronations », ces États non reconnus qui fleurissent en zone de non-droit, les entités insulaires sont particulièrement nombreuses. Tandis que pirates et naufragés constituent de petites royautés rustiques, des aventuriers de grand style vont à la conquête de leur île, pour en faire le havre d’un pouvoir à leur image. Sur toutes les mers du globe, le navigateur doit s’attendre à voir surgir les pavillons inconnus de ces puissances irrégulières qui défient le droit international. Aujourd’hui, le cyberespace ouvre de nouveaux horizons aux hommes qui voudraient être rois.

Tout État aimerait être une île. Qu’est-ce qu’une frontière, sinon l’effort pathétique d’un pays continental pour se doter d’un rivage imaginaire qui le sépare distinctement du voisin ? Par convention, la main du diplomate qui trace sur la carte une ligne de pointillés impose à la géographie des littoraux en pleine terre, des plages pavées où s’arrête le pouvoir et où commence l’ailleurs. Trouve-t-on dans les parages un fleuve, une rivière, un ruisseau ? Son cours est immédiatement choisi comme substitut au grand océan. L’eau qui va, qui emporte, qui tue, fait depuis toujours le meilleur des douaniers.

Tout État aimerait être une île, mais toutes les îles ne sont pas des États. Quelques-unes, impardonnable crime, ont même été pourfendues d’une frontière. Le cas est rare, mais toujours révélateur d’un drame. L’estafilade irlandaise, la balafre chypriote sont encore des plaies à vif ; les vieilles cicatrices d’Hispaniola ou de la Terre de Feu nous rappellent les haines historiques de mères patries suffisamment dénaturées pour accepter que s’accomplisse le jugement de Salomon. État archipélagique par excellence, l’Indonésie a pris comme un malin plaisir à larder de blessures les îles rivales, Bornéo, la Papouasie, et Timor l’île martyre, couturée de partout, avec l’inepte enclave d’Occussi-Ambeno. À Saint-Martin, absurde et honteuse, l’unique frontière terrestre entre la France et les Pays-Bas n’est toujours pas matérialisée au sol.

Sur les cent quatre-vingt-onze États membres de l’ONU, quarante-sept sont strictement insulaires : une île unique, comme Nauru ou Sainte-Lucie, un groupe d’îles, comme le Royaume-Uni, le Japon, les Maldives, les Seychelles, une fédération d’archipels, comme la Micronésie, ou encore de simples fragments d’île, comme Haïti, la République dominicaine, Brunei...

Seulement trente-huit des États contemporains n’ont aucun accès aux mers libres. Enfin, parmi les cent six pays continentaux disposant d’une façade maritime, ils sont une infime minorité à ne posséder aucune extension insulaire. Quelques-uns, dont la France, maintiennent leurs couleurs sur des terres éloignées. La plupart contrôlent au moins un chapelet d’îles côtières. Dans tous les cas, ces possessions plus ou moins utiles flattent l’orgueil national. Le Maroc et l’Espagne n’ont pas cru ridicule de montrer les dents pour l’infime îlot du Persil, et deux nations aussi pacifiques que le Canada et le Danemark ont haussé le ton pour celui de Hans, voisin du Groenland. Le Danemark, il est vrai, aime les îles : c’est, avec la Guinée équatoriale, le seul État continental à avoir bâti sa capitale sur une dépendance insulaire. Tous les autres ont fait le choix, stratégiquement moins prudent, d’administrer leurs îles depuis le continent, au risque de froisser les susceptibilités.

En mars 2002, la presse rapportait la rumeur invérifiable qu’un groupe indépendantiste réclamait du gouvernement norvégien la décolonisation de l’île Bouvet : possession subantarctique de 50 km2, située à des milliers de kilomètres de sa métropole, Bouvet est cependant inhabitée. Qui peut donc se soucier de son émancipation ? Des plaisantins, sans doute, mais la plaisanterie, bizarrement érudite, masquait mal un attrait mystérieux pour cette terre inaccessible dont l’unique séduction tient justement à sa désolation. Dans la même veine, un groupe de Français établis au Mexique avait jugé bon, en 1977, de se constituer en un Front de libération de l’île de Clipperton...

L’île la plus désertique, la plus isolée aura toujours son libérateur. Si le particularisme local n’a pas suffi à justifier son indépendance, si aucun leader séparatiste n’a levé l’étendard de la révolte, il se trouvera bien un flibustier bénévole, un aventurier de passage, un rêveur en disponibilité pour forger un destin national au rocher tranquille qui végétait en marge de l’histoire.

Que Robinson est donc timoré au plan politique ! Dans sa quête éperdue de normalité, il se pose en simple gouverneur de son île, qu’il annexe de facto à la Couronne britannique. Les héros de son temps n’auront pas tant de scrupules : ils se feront rois, petits rois sans doute, rois pirates, miséreux, mal fagotés et mal embouchés, mais rois quand même, royalement souverains en leur royaume de sable et d’écume. […]

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