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Christian Huetz de Lemps
Des hommes et des îles : loriginalité
du Pacifique
Depuis plus de deux siècles, la vision paradisiaque
des « îles des mers du Sud » imprègne
limaginaire occidental, masquant la réalité
et la diversité des situations. Les îles du
Pacifique présentent en effet une triple originalité.
Dabord, malgré leur dispersion dans les immensités
océaniques, elles ont été peuplées,
bien avant larrivée des Européens, par
des vagues successives de Mélanésiens, de
Micronésiens et de Polynésiens. Ensuite, elles
nont été découvertes et intégrées
dans lkoumène occidental que dans le
dernier tiers du XVIIIe siècle. Enfin, après
leur découverte et avant la « normalisation
» du partage colonial, elles ont connu des décennies
dincertitude, où elles se sont profondément
transformées.
Lexpansion européenne dans le monde à
partir du XIIIe siècle a été une aventure
maritime fondée sur lusage de la boussole et
de la carte portulan. Dans cette épopée de
la conquête des mers et des côtes qui a duré
quelque six siècles, les îles ont joué
un rôle essentiel comme escales et comme relais, réels
ou mythiques. Christophe Colomb na tenté, on
le sait, le grand pari de gagner les Indes par louest
que parce quil imaginait, comme les savants et humanistes
de son temps, non seulement un océan moins vaste,
mais aussi parsemé dîles relais : celles
quil connaissait déjà (Açores
et Madère découvertes par les Portugais) et
celles que lon inventait comme, entre autres, lîle
des Sept Cités ou Antilia, où sétaient
réfugiés, disait-on, sept évêques
portugais chassés par les musulmans.
Cependant, lîle nest pas seulement un
point sur une route maritime, elle est aussi en elle-même
un lieu mythique qui, par son isolement, attire et retient
les hommes. Déjà Ulysse dans son immense odyssée
avait bien ressenti ce vertige de linsularité,
lui qui faillit rester pour toujours tant à lîle
dOgygie, celle de la nymphe Calypso, quà
lîle dAiaié, où sefforçait
de le retenir la redoutable Circé. Cette fascination
exercée par lîle sur les découvreurs
est dailleurs souvent venue de la surprise de la trouver
déjà occupée par dautres hommes.
Bon nombre dîles étaient vides dhommes
lorsquelles furent atteintes par les navigateurs européens.
Dans lAtlantique déjà, les Portugais
au XVe siècle étaient ainsi arrivés
dans des îles désertes quils nommèrent
Madeira (bois), à cause de leurs riches forêts,
ou Açores (autours), en raison de labondance
de ces oiseaux. De même, dans louest de locéan
Indien, ni lîle Bourbon (la Réunion),
ni Maurice, ni les Seychelles navaient le moindre
habitant lorsque les Hollandais ou les Français sy
installèrent au XVIIe siècle, voire en plein
XVIIIe siècle pour les Seychelles. Ces îles
désertes étaient dans un véritable
« état de nature » né de lisolement,
doù la naïveté confiante des «
dodos » mauriciens, gros oiseaux incapables de voler
qui furent bientôt exterminés pour ravitailler
les navires hollandais de passage !
Le paradoxe du Pacifique est que, contrairement aux deux
autres grands océans, les îles et archipels
qui y étaient dispersés étaient peuplés,
parfois densément, à larrivée
des Européens. Or lisolement géographique
y est plus grand ; un archipel comme les Hawaii est perdu
au cur du Pacifique du Nord-Est, à 4 000 km
de la côte californienne, à 6 200 km du Japon,
et à 3 500 ou 4 000 km des Marquises et de Tahiti
doù sont venus ses premiers habitants ! Trouver
des îles déjà peuplées a toujours
été une surprise pour les navigateurs, mais
ici cela peut relever de lénigme, comme lexprimait
James Cook au moment où il découvrit larchipel
hawaiien (« îles Sandwich », janvier 1778)
et saperçut que Tahitiens et Hawaiiens parlaient
pratiquement la même langue :
« Il nest pas aisé de dire comment une
seule nation [les Polynésiens] sest répandue
dans toutes les parties de locéan Pacifique,
sur un si grand nombre dîles séparées
les unes des autres par un intervalle si considérable.
On la trouve depuis la Nouvelle-Zélande au sud jusquaux
îles Sandwich au nord, et du levant au couchant, depuis
lîle de Pâques jusquaux Nouvelles-Hébrides
On ne sait pas encore jusquoù vont ses colonies
dans chacune de ces directions ; mais, daprès
les observations faites durant mon second voyage, et durant
celui-ci, je puis assurer que si elle nest pas la
nation du globe la plus nombreuse, cest certainement
la plus étendue
»
Cook amorçait ainsi une réflexion sur ce qui
a certainement été lune des plus grandes
aventures maritimes de tous les temps, la dispersion du
peuplement polynésien, en une quinzaine de siècles
peut-être, à lintérieur dun
gigantesque triangle océanique et insulaire allant
de la Nouvelle-Zélande au sud-ouest à Hawaii
au nord-est et à lîle de Pâques
au sud-est. On sait aujourdhui que cest là
le prolongement ultime de vastes migrations venues dAsie.
Lhypothèse dune origine américaine
des Polynésiens avait aussi été avancée,
et Thor Heyerdahl, on le sait, sefforça de
létayer par lexploit sportif que constitua
la traversée du Pérou aux Marquises sur son
radeau à voiles fait de balsa, le Kon Tiki.
Mais elle est aujourdhui abandonnée au plan
scientifique. On reste par contre beaucoup plus dubitatif
sur les causes et les modalités de cette gigantesque
diaspora. Ce sont en tout cas ces populations polynésiennes,
mais aussi les Mélanésiens occupant depuis
bien longtemps les très grands archipels du Pacifique
du Sud-Ouest, de la Nouvelle-Guinée aux Fidji et
des Salomon à la Nouvelle-Calédonie, qui se
trouvèrent confrontés au choc majeur de leur
découverte par les Européens. [
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