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Frédéric Lecloux / Agence Vu'
Nicolas Bouvier et L’Usage du Monde
En 1953, l’écrivain et iconographe suisse Nicolas Bouvier quitte Genève dans une Fiat Topolino avec une machine à écrire et l’intention de gagner l’Inde. Il commence par rejoindre son ami peintre Thierry Vernet à Belgrade, d’où ils feront route ensemble pendant de longs mois avant de se séparer. Pour Nicolas Bouvier le voyage durera 4 ans et se terminera au Japon, avec pour seul luxe cette voiture qui permet que l’on aille où l’on veut, et une lenteur érigée en art. Les 17 premiers mois le conduisent à la passe de Khyber, frontière pakistano-afghane, où il décide que s’achèvera L’Usage du Monde, récit de cette dérive (1e édition à compte d'auteur, 1963. Aujourd'hui chez Payot Voyageurs).
Mes mobiles
On croit qu’on va lire L’Usage du Monde, et bientôt c’est L’Usage du Monde qui vous lie. Ça commence comme ça : dans un premier temps vous ne pouvez plus rien lire d’autre, passe encore... mais bientôt vous ne pouvez plus rien lire du tout. Il y a chez Bouvier cette manière d’essorer chaque instant de bonheur jusqu’à la dernière goutte essentielle, et de conserver ce distillat dans les fioles de sa mémoire pour y puiser sa survie chaque fois que le bonheur n’a plus voulu être au rendez-vous… et vous, à cette aune-là, vous percevez si violemment la catastrophe centrale que cela a dû représenter pour Nicolas Bouvier, d’avoir figé cette route dans une telle parcimonie de mots si faits les uns pour les autres, qu’il vous est devenu intolérable de n’être pas lui, au temps et au lieu qu’il dit.
Nous avions ce livre à exorciser, à rouvrir, à accepter à nouveau pour qu’il redevienne un compagnon de route et de vie – c’est-à-dire raconter comment il est possible aujourd’hui, pour paraphraser Nicolas, de se “défaire” de L’Usage du Monde.
D’autres que nous face au même obstacle ont eu la chance de pouvoir régler la question en tête-à-tête avec lui. Ce n’est pas notre cas. Nicolas Bouvier est décédé en 1998. A cette époque L’Usage ne nous avait pas encore complètement paralysés. Des années plus tard lorsqu’il est devenu urgent de décharger ce faix-là, tout ce dont nous avons été capables, Nicolas absent, fut un départ en voyage. Certes cela aurait pu prendre corps sous une forme différente, par exemple sédentaire, mais il aurait fallu être quelqu’un d’autre, ou beaucoup plus fort.
Le voyage
Après deux ans de travail pour rassembler les partenaires de ce projet (Fiat, Leica, Fujifilm, Géo Magazine) et avoir gagné la confiance de Mme Bouvier, je suis parti de France en auto, avec mon épouse et ma fille de 3 ans, début novembre 2004, en direction de l'est. Nous sommes arrivés à la passe de Khyber en août 2005 via Genève (Suisse), Zagreb (Croatie), Belgrade (Serbie), Prilep (Macédoine), Istanbul (Turquie), Tabriz, Téhéran, Ispahan et Bam (Iran), Quetta (Pakistan) et Kaboul (Afghanistan).
Nous avons voyagé sans coller aux guêtres de Nicolas au lieu près, au cadrage près, au mot près. Et surtout pas, vaine et prétentieuse ambition, “sur les traces de” Nicolas Bouvier, que le vent des routes a lissées depuis longtemps, mais bien au contraire en travaillant à mettre à fleur de peau l’émotion que son œuvre m’a procurée pour collecter un peu de cette poésie du monde qui lui était chère et écrire ainsi ma propre partition, avec mes outils et mon langage.
Donc pas comme un reportage. Pas comme une actualité à couvrir. Pas comme une épitaphe, pas une archéologie. Un voyage pour le voyage, pour ce qu’il est, qui se suffise à lui-même. Une vraie dérive qui se donne le temps du monde des gens.
Le travail
Nous nous sommes attachés pendant 10 mois à rencontrer des gens que Nicolas aurait pu rencontrer s'il avait fait le voyage en 2005 : artistes, gens simples, exilés et, pour quelques heures ou quelques semaines, plonger dans l'épaisseur de ces vies en cherchant ce qu'il peut y avoir de miraculeux dans la frugalité et dans l'oubli, même si, sur cette route dont toutes les étapes, sauf la Turquie, ont connu la guerre depuis 1956, nous avons trouvé beaucoup de tristesse dans un monde usé.
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