L'USURE DU MONDE
Frédéric Lecloux
/ Agence Vu'




Nous cogner dans les angles
Extraits du livre L'Usure du monde, Hommage à Nicolas Bouvier



© Frédéric Lecloux / Agence Vu

« Il ne faut pas oublier ceci : il y a dans toute entreprise une part de supercherie qui, une fois le résultat atteint, se transforme en vérité. »

Nicolas Bouvier

On croit qu’on va lire L’Usage du Monde, et bientôt c’est L’Usage du Monde qui vous lie. Ça commence comme ça : dans un premier temps vous ne pouvez plus rien lire d’autre, passe encore… Mais bientôt vous ne pouvez plus rien lire du tout. Il y a chez Nicolas Bouvier cette manière d’essorer chaque instant de bonheur jusqu’à la dernière goutte essentielle, et de conserver ce distillat dans les fioles de sa mémoire pour y puiser sa survie chaque fois que le bonheur n’a plus voulu être au rendez-vous… Et vous, à cette aune-là, vous percevez si violemment la catastrophe centrale que cela a dû représenter pour Nicolas Bouvier, d’avoir figé cette route dans une telle parcimonie de mots si faits les uns pour les autres, qu’il vous est devenu intolérable de n’être pas lui, au temps et au lieu qu’il dit.

Présenté comme ça, rien de plus sibyllin. À vrai dire cela peut bien. Ces mots m’ont coûté. Du jour où le hasard m’a fourgué mon premier exemplaire de L’Usage, il m’a fallu six années pour commencer de rapprocher ce livre de certaine vulnérabilité, certaine insuffisance, et qui croissait avec le temps et causait des dégâts – et autant pour trouver à cette carence des mots à elle, au poli adéquat, aptes à tenir debout ce petit paragraphe liminaire : un début de solution.

C’est là-dessus, et très tardivement, que j’ai pu tâcher de construire une méthode pour me défaire de L’Usage du Monde.

D’autres que moi face au même obstacle ont eu la chance de pouvoir régler la question en tête-à-tête avec Nicolas Bouvier. Ce n’est pas mon cas. Il est décédé en 1998. Vingt lignes dans Le Soir de Bruxelles… Je ne les mesurai pas… À cette époque L’Usage ne m’avait pas encore complètement paralysé. Des années plus tard lorsqu’il était devenu urgent de décharger ce faix-là, tout ce dont nous fûmes capables, Nicolas éteint, fut non tant un départ en voyage que dans un premier temps sa projection. « Porter ailleurs la bataille. » Je dis « nous » car entre-temps, et c’est un pan de la solution, « je » était devenu « nous », un nous ternaire même dont les deux autres pôles sont Marie, une petite fée de rien du tout entrée dans ma vie comme un zéphyr une centaine de lunes plus tôt, et qui était restée et avait trouvé amusant de m’épouser, et Olga, notre fille qui n’avait pas trois ans quand cette projection entama sa lente accession à l’état réel.

C’est pendant la métamorphose de cette idée en acte que nous avons compris que sans avoir rencontré d’abord Éliane Bouvier il ne pourrait y avoir de voyage du tout. Nous n’avions pas grand-chose à lui demander : nous écouter un peu, nous rassurer sur nos mobiles : rien de plus, pas même son amitié. Pourtant, à cheminer jusqu’à elle, prudemment, modestement, c’est trois amitiés que nous avons récoltées, et un week-end de printemps à Genève, dans la maison familiale où Éliane nous a reçus comme ses enfants. Nous avons parlé voyage, expliqué nos préparatifs pendant qu’Olga jouait dans la cabane près des peupliers. Éliane n’en revenait pas. Et à entendre la formidable bureaucratie qu’il avait fallu mouvoir pour organiser à l’intérieur des lois ce que Nicolas avait fait les mains dans les poches cinquante ans plus tôt, lui ne nous aurait crus qu’à grand-peine. Carnet de passage en douane, caution sur la voiture, permis internationaux, impôts anticipés, déménagement, scolarité… Nous n’étions pas disposés à descendre vers l’Inde en louvoyant autour des législations. Nous ne savions si nous nous sentions plus libres ou plus lourds ainsi. Déjà les premières questions…

Nous étions presque prêts quand, fin octobre, le vent de la rivière – Éliane dit : Nicolas – apporta sur notre balcon une pousse de peuplier qui était son arbre préféré. Nous sommes partis là-dessus : après une nouvelle nuit dans la maison de Cologny, entourés d’Éliane, des toiles de Thierry Vernet, des livres de Nicolas, de ses photographies, de sa graphie cassée au feutre noir qui est encore partout, nous avons pris un matin de novembre la direction de l’est.

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