|
Kremna
Extraits du livre L'Usure du monde, Hommage à Nicolas Bouvier

©
Frédéric Lecloux / Agence Vu
Vers le nord, une route secondaire visitait dans le désordre tous les vallons et les arbres solitaires qui poudroyaient de la nationale à l’horizon… Cette route était là pour nous. Elle nous emmena jusqu’à un village de planches du nom de Kremna. Sacha qui conduisait arrêta l’auto au bord d’un cimetière givré où travaillait entre les tombes un vieil homme vêtu de bragues en feutre et couvert du chapeau noir des combattants. Nous sortîmes bavarder.
Il s’appelait Nikola Bukvic. Son âge et, je le saurai plus tard, son chapeau, et certainement d’autres signes à nous invisibles, indiquèrent à Sacha comment il convenait qu’en sa présence il adaptât sa manière d’occuper l’espace. Sans transition son attention naturelle se fit à la fois plus impeccable et plus discrète à l’endroit de Nikola, presque filiale, affectant une distance qui n’était qu’un moyen de voir la situation d’un peu plus haut pour que rien ne lui en échappât. En me voyant photographier le paysage monochrome Nikola me fit prier par Sacha de bien vouloir le prendre en portrait sur la tombe de son épouse et ensuite sur celle de ses parents. Il posa la main sur la pierre couleur de houille et regarda l’objectif qu’il bourra soudain de trois générations de souvenirs, sans tristesse, le visage illuminé plutôt d’un projet de plénitude qui venait d’aboutir. Quand ce fut fait, c’était l’heure du café et du rakija. Nous étions invités.
Il poussa sa brouette de mauvaises herbes jusque chez lui. Je le suivis à pied. Sacha rangea l’auto dans la cour à côté d’une charrette de foin, parmi les poules.
Nikola nous fit entrer dans une pièce sombre au plafond suiffeux qui sentait la solitude, le rance et le feu. C’était la seule pièce chauffée de la maison. Un lit, un buffet, une table, une gazinière la porte du four tapissée d’un papier à fleur, et une cuisinière à bois dont Nikola secoua la braise avant de descendre au puits remplir un seau d’eau. Pendant qu’il versait le rakija dans de tout petits verres, Sacha s’occupa du café comme s’il avait été chez lui. Nikola ne s’en étonna pas, ne semblait même pas remarquer que Sacha se levait tout en continuant à parler. À y repenser aujourd’hui, je crois que cette organisation qui nous intriguait répondait à une grammaire de conventions venues du fond des siècles où avaient à voir le clan et l’aînesse, et que seules de nouvelles couches de siècles pourraient jamais contrarier.
Dans un pays d’où la guerre s’est retirée il n’y a pas si longtemps, et surtout ici à un jet de pierre de la Bosnie, il y a une manière sinueuse d’aborder des sujets comme la politique et la famille, en laissant toujours à l’autre une porte de sortie au cas où la conversation deviendrait scabreuse, qui ne trahisse ni sa dignité ni ses secrets. En avançant comme cela, chacun à son tour posant avec prudence un menu fagot de révélations sur le feu de la rencontre, ils s’étaient découvert des ancêtres communs.
La musique du serbe roulait dans l’air de la chambre maintenant tiède. Olga jouait sur le lit avec son autobus jaune. Marie dessinait Nikola. Une bruine de lumière venue de la fenêtre donnait à son visage l’éclat d’une icône. Et moi, trop occupé à freiner le temps de cette rencontre qui devenait souvenirs à mesure qu’elle advenait – une mesure au battement effarant –, je vidais sans les compter les godets de šlivovic que Nikola ne cessait de me verser. Tant de verres qu’il trouva soudain prudent de préciser son rôle à cette table : « c’est mon devoir de maintenir ce verre plein : libre à vous de le boire ou non ».
Il aurait aimé partager aussi son repas, mais il ne lui restait qu’un peu de patates et du pain. Il s’excusa de nous accueillir si misérablement. Nous aurions eu du mal à lui faire comprendre que nous n’avions plus été aussi heureux depuis des semaines… Nous quittâmes Nikola qu’il faisait presque noir avec dans nos poches une bouteille de rakija et un sac de noix.
De retour sur la grand-route, la faim et Sacha nous indiquèrent un relais pour camionneurs qui sentait le chou et le mouton rôti. La broche avait cessé de tourner dix minutes plus tôt. Nous tombions bien, avec nos trois appétits et demi. Ils apportèrent de la viande pour huit, du chou pour douze, du pain et de la bière.
Il faisait nuit quand nous revîmes Belgrade.
|