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Portrait de Nihat
Extraits du livre L'Usure du monde, Hommage à Nicolas Bouvier
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Frédéric Lecloux / Agence Vu
Eh bien Istanbul : précisément le contraire : cité-monde. C’est le Caucase, l’Asie centrale, la Méditerranée, la Géorgie, la Bulgarie qui prennent langue ici, et personne ne songerait à réduire cette palabre à une chamaillerie binaire et stérile… Cité de villages aussi, qui cultivent leur âme particulière dans les plis des rives mamelonnées du Bosphore… Bebek n’est pas Arnavutköy, Karaköy n’est pas Moda…
Même dans les territoires les plus banals de la ville comme Ulus où Agnès vivait, à deux pas de la hideur du centre commercial d’Akmerkez où les gardiens fouillent les limousines à l’entrée du parking depuis que les bombes explosent chez les riches, même dans ces replis-là étaient cousues des poches de poésie qu’elle avait fouillées et dont elle avait maintenant besoin comme de sang.
Par exemple il y a sous un pylône à haute tension d’Ulus, parmi les immeubles d’appartements bourgeois, au bout d’une allée bordée de bidets fendus, la cabane et le pigeonnier de Nihat Bey, plombier de son quartier, joueur de saz, colombophile et zélateur alevî – une secte de l’islam née du chiisme il y a douze siècles entre le Khorasan et la Transoxiane, et que les Turkmènes enracinèrent en Anatolie lorsqu’ils émigrèrent de leurs steppes. C’était la religion des premiers Ottomans. Mais les choses tournèrent mal vers 1500 quand le sultan Selim Yavuz défit leur protecteur Chah Ismaïl et adopta le sunnisme pour s’assurer le califat. Les persécutions commencèrent pour ne jamais cesser. Que les janissaires eux-mêmes en fussent sectateurs ne changea rien et si la république laïque d’Atatürk leur apporta quelque espoir, il fut de courte durée.
L’alevîsme fédère aujourd’hui un Turc sur trois ou quatre mais que les Sunnites du ministère du culte persistent à nier, et avec eux les fondations de la culture et de la littérature turque. Tout en eux heurte les fondamentalistes d’Ankara : ils ne fréquentent pas la mosquée cinq fois par jour mais prient quand cela leur chante, sans mollah mais avec leurs femmes et leurs saz, dans une cemevi dont la porte n’a pas de clef ; ils sont volontiers poètes, derviches ou chamanes ; ils boudent le pèlerinage à La Mecque au prétexte que le Divin se trouve aussi bien dans chaque mortel, et au besoin dans le vin ou le raki… Face à un gouvernement inexorable, les Alevîs ont fini par porter leur salut devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme.
Nihat travaille dans cet îlot de rêve psychogéographique au milieu d’un désert de béton, en compagnie de son gros chien. Dans son jardin : une tonnelle, un banc et une table dessous, des pots de terre au bord… À l’ombre des frondaisons il fait chanter son saz à vous faire apparaître des petits chevaux de Prjevalski dans la steppe à la place des tout-terrain du boulevard. Il élève ses pigeons pour le plaisir de les voir voler, mais comme il n’ose pas les lâcher près de chez lui à cause du pylône, il en a placé quelques-unes en pension chez un ami un peu plus bas dans le vallon où il peut suivre leurs longs et fidèles vols. Nihat est un homme doux – d’une douceur posée, offerte : cultivée pour combler jusqu’à l’horizon celui qui s’approche de lui –, avec dans les yeux un éclat de bonté. Ce doit être cet état que les philosophes appellent l’ataraxie.
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