|
À la tchaïkhana
Extraits du livre L'Usure du monde, Hommage à Nicolas Bouvier
©
Frédéric Lecloux / Agence Vu
À la tchaïkhana de la Deniz Cadesi, le boulevard de la mer, un paysan, deux retraités et deux ouvriers lisaient le journal en tournicotant dans un verre galbé une petite cuillère en fer blanc qui se plie si l’on tourne trop fort.
Dans un coin, une armoire suspendue, portes ouvertes, grimace penchée, dedans une télévision éteinte qui ne doit plus avoir donné un match de football depuis longtemps. Le camion et les pelles mécaniques circulent toujours dans le lointain. On se laisse étourdir par ce ralenti, on recommande un thé que l’on renverse et puis un autre, le temps passe en photographies anodines, infiniment banales, en croquis encore fragiles – et il faut chercher avidement des raisons de reprendre l’auto.
Repris pourtant. Lentement, par les petites routes, vers Safranbolu.
Ce pays anatolien : difficile de parler de paysage. Plutôt une trombe lente. Une trombe qui aurait puisé ses mobiles dans la pierre et l’herbe rase et la terre meuble et rouge, et qui patiemment vous retire vos fidèles racines et votre gravité. Ou alors oui, un paysage, mais sans le caractère « socle » ailleurs consubstantiel au paysage.
|