Îles funestes, îles bienheureuses
revue Chemins d’étoiles
Transboréal




Hervé Jézéquel
Dans le sillage d’Ulysse en Méditerranée


« Mais aujourd’hui, tout véritable Ulysse doit revêtir, plutôt que la vareuse du marin, une robe de chambre, comme l’a écrit naguère Giorgio Bergamini, et s’aventurer dans sa bibliothèque autant que parmi les îles perdues ; l’Ulysse contemporain doit être un expert de l’éloignement du mythe et de l’exil de la nature, un explorateur de l’absence et de la désertion de la vraie vie. »
Predrag Matvejevitch, Bréviaire méditerranéen

D’autres avant nous ont tenté l’aventure : le voyage d’Ulysse est un mythe qui a nourri l’imagination de bien des navigateurs. À partir du récit transmis par Homère, l’helléniste Victor Bérard a reconstitué la route parcourue par Ulysse. Traduisant le texte grec dans une version qui fait référence, il a émis des hypothèses sur les sites géographiques choisis par Homère pour narrer les aventures de son héros. En 1912, il embarque son ami photographe Fred Boissonnas. Ensemble, ils sillonnent la Méditerranée et rapportent de nombreux clichés. La relation des textes de l’Odyssée rassemblés par Victor Bérard trouve un écho dans les images du photographe car, plus que de simples illustrations, elles forment un discours, un témoignage.

Sans prendre le parti, comme le fit Tim Severin dans les années 1980, de reconstituer une embarcation du type de celles qui furent utilisées par les navigateurs de l’Antiquité, Jean Cuisenier choisit de monter une mission scientifique en vue de rassembler les connaissances sur ce sujet à partir de l’œuvre d’Homère. Pour y parvenir, il convoque, lors de deux missions programmées à bord du catamaran Tzarembo, différents chercheurs : ethnologues, historiens, hellénistes et archéologues. Comprenant lui aussi l’importance de l’image, il décide de m’associer à l’équipée, afin d’effectuer un repérage précis des lieux, et de tenir les « quarts » durant la navigation… L’un des objectifs de l’expédition est d’expérimenter, avec les ressources de l’ethnographie, de l’iconographie et de l’archéologie d’une part, de l’océanographie et de la météorologie d’autre part, les suggestions que livrent certains passages de l’Odyssée concernant les trajets précis en mer. Plusieurs citations de l’Iliade et de l’Odyssée laissent, en effet, transparaître les fines connaissances maritimes de l’auteur, tant sur le plan topographique que météorologique. Pour reconnaître certains lieux, nous avons donc entrepris de lire littéralement le texte afin d’établir des corrélations entre le récit et la réalité géographique.

Et pour compléter nos connaissances, il semblait intéressant, à l’heure de la navigation par satellite, de recueillir auprès des marins pêcheurs les savoirs empiriques concernant la topographie des lieux, la météorologie mais aussi les courants. Nous avons confronté ces récits conservés dans la mémoire de ces hommes qui côtoient les côtes méditerranéennes avec les documents cartographiques modernes dont nous disposions.

Le travail photographique comporte plusieurs aspects. Il s’agit d’abord de s’imprégner des sites que nous abordons puis, à l’aide des documents anciens, dont ceux qu’ont laissés Bérard et Boissonnas, d’arpenter un territoire à la recherche de ses modifications et de le photographier. Lors des enquêtes ethnographiques, nous devions plus particulièrement porter notre attention sur les hommes qui, aujourd’hui encore, utilisent des techniques de pêche et de navigation traditionnelles. Enfin, en interprétant les résultats des fouilles archéologiques récentes, nous cheminons sur les ruines des sites archéologiques qui évoquent aujourd’hui le parcours d’Ulysse en Méditerranée, à Corfou, Ithaque et Troie. […]

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