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Michel Orliac
Rapa Nui, lîle des géants et des oiseaux
de pierre
Que serait lîle de Pâques sans ses statues
? Elle resterait, par son isolement, une curiosité
pour les biogéographes : il est en effet ardu de
latteindre, que lon soit arbre ou araignée,
coquillage ou même poisson. Quant aux hommes qui sy
trouvent, sils navaient pas sculpté des
géants, sils navaient pas promené
ces monstres dun bout à lautre de leur
minuscule caillou, ils seraient quand même à
jamais les navigateurs les plus extraordinaires que la mer
ait portés. Mais les énormes moai sont là
; aujourdhui, lon franchit les océans
pour sen émerveiller. Et les histoires courent
sur les statues qui marchent ou que lon jette à
bas ; et les histoires volent sur lhomme-oiseau...
Les marins, qui ont pourtant bien dautres raisons
de sémouvoir, furent étonnés
par les statues de lîle de Pâques. Jacob
Roggeveen, qui découvrit lîle et lui
donna un nom en 1722, décrit ainsi ces statues et
lhommage que leur rendent les Pascuans : « Ils
allument des feux devant des statues de pierre particulièrement
hautes ; puis, assis sur leurs talons, la tête courbée,
ils joignent les paumes de leurs mains, quils élèvent
et quils abaissent. Tout dabord, les statues
de pierre nous frappèrent détonnement,
car nous ne pouvions comprendre comment il était
possible que ce peuple, dénué de madrier pour
construire la moindre machine, et sans cordes solides, avait
été capable de dresser de telles statues,
qui avaient bien neuf mètres de haut et une épaisseur
en proportion ; mais cet étonnement cessa quand,
en en retirant un morceau de pierre, nous découvrîmes
quelles étaient formées dargile
ou de terre grasse ».
Lincrédulité de Roggeveen se justifie
par la nature de la végétation de lîle
: des herbes jaunies par lété, des buissons,
mais pas un arbre pour les bois duvre ! Peu
friand de mystères, il se rassure en imaginant dimprobables
et gigantesques modelages. Un demi-siècle après,
en 1774, les statues parurent factices à certains
des officiers de James Cook, car ils ne les trouvèrent
pas sculptées dans la même roche que celles
observées au cours des trente kilomètres de
leur randonnée à travers lîle.
Cook y voit les vestiges du temps jadis au cours duquel
« ce peuple était [
] plus nombreux, plus
riche et plus heureux ; qualors il avait du loisir
pour flatter la vanité de ses princes, en perpétuant
leur nom par des monuments durables [
]. Les habitants
actuels ny ont certainement aucune part, puisquils
ne réparent pas même les fondements des statues
qui tombent en ruine. »
Cook, après Felipe Gonzáles en 1770, entend
les Pascuans désigner ces statues par le terme «
moï » (moai signifie « représentation
») précédant leur nom (Gotomoaro, Marapati
Kanaro, Gohouaïtougou, Matta-Matta, etc.) ; il nous
livre également un indice essentiel pour comprendre
leur nature, car ce nom est suivi du mot « Driki »
(ariki signifie « souverain »). Ainsi, ces moai
seraient les représentations des souverains ; elles
sont juchées, pour la plupart, sur des monuments
qui sont les sépultures de « certaines tribus
ou familles ». « Jai vu, poursuit Cook,
et dautres que moi aussi, un squelette humain quon
venait de recouvrir de pierres, étendu sur une de
ces terrasses. » Une excursion le long de la côte
sud, peut-être jusquà Akahanga, montre
que « cette partie de lîle était
remplie des statues gigantesques dont on a parlé
si souvent ; quelques-unes placées en groupe sur
des plates-formes de maçonnerie, dautres seules,
enfoncées en terre et à peu de profondeur
». Le lieu des observations correspond à la
région où salignent plusieurs de ces
chemins de moai, comme les appellera Katherine Routledge
en 1914 ; aujourdhui jonchés de grandes statues
couchées, ils matérialisent, pour certains,
les voies empruntées lors du transport des géants
depuis leur lieu de naissance, le volcan Rano Raraku.
En 1786, Jean-François Galaup de Lapérouse
et ses gens passèrent une dizaine dheures à
Rapa Nui ; toutefois, la moisson dobservations quils
firent dans ce temps très court est dune impressionnante
richesse. À la suite de Cook, Lapérouse offre
la clef des mystères de lîle de Pâques
: il est aisé, selon lui, de dresser les statues
« avec des leviers de cinq ou six toises (10 à
12 m) et, glissant des pierres dessous, on peut, comme lexplique
très bien le capitaine Cook, parvenir à élever
un poids encore plus considérable, et cent hommes
suffisent pour cette opération » ; cest
en effet la technique qui, réinventée en 1956
par Petero Atan, sera mise en uvre pour relever la
statue de lahu Ature Huki à Anakena. Prenant
lexemple de lîle Maurice, quil connaît
fort bien, Lapérouse suppose quil y avait autrefois
des arbres à lîle de Pâques ; limprudence
de ses habitants les a fait disparaître, soumettant
ainsi le pays à une cruelle sécheresse. Aussi
distingue-t-il deux périodes dans lhistoire
des Pascuans : au cours de la première, les arbres
fournissaient les madriers qui permettaient le transport
des statues et la construction de monuments (appelés
ahu) à laide de pierres énormes ; pendant
la seconde, après la disparition des arbres, les
monuments sont construits de pierres aisément déplacées
par deux ou trois hommes. [
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