Paul-Emile Victor





© archives Paul-Emile Victor


« Cinq heures du matin. Le train entre en gare de Lons. Il pleut. La pluie descend des montagnes du Jura. La gare disparaît dans la vapeur qui s’échappe des flancs de la locomotive essoufflée. Les quais noirs brillent comme ceux d’un port. L’air est saturé de l’odeur des chemins de fer : fumée de charbon, graisse de locomotive, acétylène de lampistes et tabliers d’écoliers revenant de l’école, puanteur doucereuse que les grandes personnes donnent aux compartiments toujours fermés, comme les enfants aux classes hermétiques. L’odeur des premières images de Zéro de conduite, le film de Jean Vigo.

La pluie fine, huileuse, tombe lentement. Elle brille comme de la neige dans la lumière de la lampe qui éclaire (mal) la pancarte d’émail bleu ébréché des “cabinets hommes”. Je tends mon billet à l’employé, mal réveillé comme moi-même.
Les maisons et les rues encore endormies. La solitude d’une fenêtre éclairée. Sur mon dos, le sac pèse lourd : je reviens d’un camp scout. La pluie rafraîchit mon visage marqué de suie et mes genoux barbouillés de terre. J’ai 14 ans.

Dans le jardin paternel, l’odeur des trains fait place au parfum des iris, des feuilles vertes et de la terre mouillée. Sur la pointe des pieds pour ne pas faire de bruit sur le gravier, je passe devant les bas-reliefs de stuc qui m’effrayaient tant, le soir, lorsque j’étais enfant. Le jardin qui me paraissait immense, complexe, mystérieux, a depuis longtemps repris des proportions normales.
Aux fenêtres, pas de lumière : on ne m’attend pas.

Le séquoia pousse au bord de l’allée de graviers. Sa pointe dépasse de peu le rebord de la fenêtre de la salle à manger, au premier étage. Par-delà, on peut voir, lorsqu’on se met à table, les collines violettes et rousses des premiers contreforts du Jura. Ses branches touffues frôlent le sol jonché d’aiguilles et la bordure de buis de l’allée.
Je ne veux pas réveiller les miens. Je veux prolonger l’“Aventure” de quelques instants encore. Je me roule dans ma couverture, tout contre le tronc, avec mon sac comme oreiller. J’écoute longtemps l’arbre et la pluie qui chuchotent. Je savoure l’odeur de résine et le parfum de la glaise. La nuit me cache la maison toute proche. Je bivouaque pour la première fois de ma vie. Je suis libre, je suis heureux.

C’est là, au pied du séquoia, que ma mère me découvrit, dormant à poings fermés, mouillé de la tête aux pieds. Je fus déçu de ne lire aucun étonnement dans son visage, surpris qu’elle ne me fît aucun reproche. En montant l’escalier derrière elle, je constatai combien elle était à la hauteur de l’événement. Je devais le constater bien souvent depuis…
Je n’ai plus aucun souvenir du camp d’où je revenais ; trop d’autres en avaient partagé les joies et les fatigues avec moi. Mais je n’ai pas oublié l’aventure de quelques heures que j’ai vécue sous le séquoia du jardin familial.

Au cours des décennies, le séquoia a poussé. Sa pointe a dépassé les toits. Du haut de sa taille majestueuse, il dominait les clochetons, les girouettes, les gargouilles de la villa Bernard. Il aurait pu, comme ses cousins d’Amérique, vivre encore plus de quatre mille ans. Mais les hommes l’ont assassiné. Sous prétexte qu’il était devenu trop grand, trop volumineux, que sa vigueur et la beauté de sa parure volaient aux hommes de la villa Bernard leur lumière dans leurs trous…
Aujourd’hui, le “parc”, nettoyé de tout mystère, de toute imagination, ordonné, aseptisé, n’est plus rien d’autre qu’une stupide cour de villa stupide. Et, pour commémorer cet assassinat, au bord de l’allée de graviers, au ras du sol, au milieu d’une pelouse banale, galeuse, insipide, incolore, la dalle mortuaire du séquoia de ma jeunesse : 6 mètres de tour, d’un bois chaud, chantant, imputrescible, que les herbes ni les mousses n’ont effleuré, et qui restera immortel, comme un reproche. »

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