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Simon Nancy
Le mythe de Robinson Crusoé à lépreuve
des Juan Fernández
Conjuguant les éléments du naufrage et de
la survie, Robinson Crusoé sinscrit dans la
lignée des grands personnages de la littérature
qui, à la suite dUlysse et de Sindbad, ont
fait des océans leur terrain daventures. Cependant,
lhistoire de ce héros a donné naissance
à l« un des rares mythes dont ait été
capable la société moderne occidentale »
(Michel de Certeau) : nest-ce pas précisément
parce quil sinspire dun personnage réel,
échoué sur une île figurant sur les
cartes ? Et si le singulier destin de ce marin abandonné
en pleine nature fut rendu si célèbre, nest-ce
pas parce quil incarne des questions fondatrices pour
toute communauté ? Invitation au voyage insulaire,
à mi-chemin entre la légende et la réalité.
En 1709, au cours dune expédition autour du
monde qui se déroule sous le commandement du capitaine
Woodes Rogers, un marin écossais est découvert
sur une île déserte de larchipel Juan
Fernández, à 600 km au large du Chili, dans
le Pacifique. Il vient dy passer quatre ans et quatre
mois dans la solitude la plus complète. Cet événement
est mentionné dans les relations de voyage de Woodes
Rogers et dans celle de Cooke, un des officiers : «
Bientôt après, notre pinasse revint avec quantité
décrevisses et un homme vêtu de peaux
de chèvre, qui paraissait plus sauvage que ces animaux-là.
Cétait un Écossais, nommé Alexandre
Selkirk, qui avait été quartier-maître
à bord du vaisseau le Cinq Ports et que le capitaine
Stradling avait abandonné sur cette île. »
Rogers apprendra que cest à la suite dune
querelle avec son capitaine que le marin a été
débarqué. On lui a laissé quelques
objets, notamment son fusil, une hache, du tabac et une
bible. Pourtant, le séjour fut rude. Après
de longs mois de désespoir et de peur, Selkirk se
donna les moyens de survivre. Heureusement pour lui, la
nature fut plutôt généreuse : sur lîle
de Masatierra, le climat est tempéré, chaud
et humide, la végétation est abondante et
extrêmement variée. Les ressources naturelles
ne manquent pas. Pour sabriter, Selkirk se construisit
deux cabanes. Les chèvres, quil attrapa à
la course, constituèrent lessentiel de son
régime alimentaire. Ces animaux, ainsi que quelques
espèces végétales comestibles, avaient
été introduits dès la découverte
de larchipel par des marins soucieux dy trouver
de la nourriture lors de leurs futures escales. La mer fut
également généreuse envers le naufragé
: « Il y avait ici, consigne Rogers, dexcellents
poissons de plus dune sorte, de ceux quon appelle
argentés, des berceurs, des meuniers, des cavalis,
des vieilles et tant décrevisses quen
peu dheures on pouvait en prendre pour rassasier quelques
centaines dhommes. »
Cette aventure hors du commun ne tarde pas à intéresser
léditeur Richard Steele, qui sempresse
de rencontrer Selkirk à son retour en Angleterre
pour publier son histoire dans une revue. Fait curieux :
Alexandre Selkirk nest pas le premier à avoir
séjourné seul dans cette île. La relation
de voyage de Dampier, célèbre flibustier,
mentionne laventure similaire dun Indien moskite
découvert en 1684. Celui-ci aurait été
accueilli par un autre Indien, présent à bord
du bateau de Dampier, et qui se nommait Robin...
Ces différents récits ont fourni, à
nen pas douter, la matière du livre de Daniel
Defoe, qui publie, à 60 ans, son premier roman. Une
anecdote affirme même quil a également
rencontré Alexandre Selkirk, mais rien na permis
de la vérifier.
Certains éléments de lhistoire sont
cependant développés et modifiés :
Selkirk est abandonné et reste quatre ans et quatre
mois sur son île, tandis que Robinson est naufragé
et son séjour sétend sur vingt-huit
ans. De plus, Defoe change docéan : lîle
se situe désormais en Atlantique, à lembouchure
de lOrénoque, « à 9° 22
de latitude au nord de léquateur ». En
plaçant « lîle du désespoir
» dans un coin obscur de la mer des Caraïbes,
Defoe, qui passe pour être grand amateur de cartes
géographiques, choisit une zone peu connue et mal
cartographiée. Cette région lui offre plusieurs
avantages : en marge des grandes routes de la traite des
esclaves entre lAfrique et les Indes occidentales,
elle constitue un lieu de naufrage tout à fait envisageable
pour le bateau de Robinson. Lautre personnage clef
du roman, lIndien Vendredi, est issu dune tribu
anthropophage dont lapparition est plus probable dans
la mer des Caraïbes que sur larchipel des Juan
Fernández, qui na vraisemblablement pas connu
de peuplement avant larrivée des Européens.
Au moment de lécriture de son Robinson, on
sait que Defoe rédigeait un opuscule sur la mise
en valeur des Guyanes, ce qui lui a permis détayer
son récit par une solide documentation. Le souci
dexactitude de Defoe a néanmoins ses limites.
Lauteur ne semble pas soucieux de faire de son île
une référence scientifique : « lîle
du désespoir » est peuplée de toutes
sortes danimaux et de plantes inconnues sous les latitudes
tropicales, et reçoit ainsi la visite improbable
de pingouins et de phoques. Le caractère tropical
de lîle de Robinson nest pas clairement
marqué ; il y a bien une saison des pluies, mais
les températures semblent être assez fraîches.
Par bien des aspects, lîle de Defoe se rapproche
finalement de lîle de Masatierra, baignée
par un climat océanique doux et humide en hiver et
chaud et sec en été. Ainsi, dès les
premières éditions, les illustrateurs ont
plongé Robinson dans une nature luxuriante et envahissante
qui ne correspond pas vraiment aux descriptions de Defoe.
Cette nature exubérante rendait plus grande encore
la tâche de Robinson, chargé dy recréer
la civilisation. On remarquera dailleurs que, malgré
latmosphère équatoriale étouffante
suggérée par certains paysages, Robinson,
en bon Anglais, ne quitte que très rarement son chapeau,
son parapluie-parasol et son fameux trois-pièces
en peaux de chèvre [...]

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