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ENTRETIENS > Rencontre avec François Moureau professeur de littérature française du XVIIIe siècle, directeur-fondateur du Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV) et Directeur des Presses de l'Université de Paris-Sorbonne (PUPS), quelques jours avant l'ouverture du XVe Colloque international du C.R.L.V qui a pour thème Récits du dernier siècle des voyages de Victor Segalen à Nicolas Bouvier.

Quel est le bilan de ce siècle d'écrits de voyage ?
Il y a eu une grande évolution de la notion de littérature de voyage et de la perception de cette littérature. Jusqu'à la guerre de 14, il y a une tradition, qui vient du XIXème siècle, de voyage littéraire. Entre les deux guerres, les choses évoluent parce qu'il y a un développement du journalisme, d'une certaine forme de grand reportage, un ensemble de textes qui ne se posent plus comme littérature, mais comme documents. Enfin, dans les cinquante dernières années, on sent une évolution vers autre chose, qui n'est ni tout à fait de la littérature, ni du reportage, mais beaucoup plus une littérature d'introspection. Le voyage en soi n'est plus si important que cela- le paysage, la description- mais c'est plutôt le voyageur lui-même qui devient le sujet du voyage. L'introspection est la grande notion des cinquante dernières années.

Que représentent en terme de limites littéraires Segalen et Bouvier ?
Segalen est au fond l'aboutissement de la grande période romantique et post romantique. Segalen est une espèce de Loti avec du génie...Avec un peu plus de génie que Loti...Il reste tout de même tributaire d'une certaine tradition littéraire, malgré tout ce qu'il a pu dire sur l'exotisme. Bouvier quant à lui ne s'intéresse pas seulement à la littérature, mais à la photographie. C'est un voyageur d'un autre type. Ce qui importe dans son oeuvre, c'est ce que le voyage lui révèle à lui-même ; cette notion d'introspection, qui existait auparavant, mais qui n'était pas aussi marquée. Il n'y a pas chez lui cette obsession de la littérature très élitiste, savante, traditionnelle que l'on retrouve chez Segalen.

Quels sont les nouveaux enjeux de la littérature viatique ?
La littérature viatique souffre de la répétition et du fait que les voyages sont devenus quelque chose de tellement commun. On a pu penser que le développement du tourisme allait tuer la littérature de voyage.
Mais en fait, cela déplace le récit de voyage qui peut ne plus être seulement littérature, mais aussi du cinéma, des sons, des photographies, différentes formes de créations artistiques qui sont suscitées par le voyage. Il y a un éclatement du viatique.

On voit plus souvent dans les rayons livres des récits d'aventure que de voyage.
L'introspection ne tend-elle pas à être remplacée par l'aventure à tout prix?

Peut-être, mais le récit d'aventure n'est pas récent. Il date du XIX ème siècle et on le retrouve au XXème siècle sous la forme du reportage. Le reporter est l'emblème même de l'aventurier, de l'aventurier moderne. C'est une manière de laisser au voyage une dimension mythique.

L'aventure c'est l'anti-tourisme. Mais d'une certaine manière je crois que tout cela est assez artificiel. "L'effort pour l'aventure inutile".

Nous sommes dans une société qui ne fonctionne que par finalité. Or l'aventure ne sert à rien si ce n'est à vendre. Il y a un goût chez un certain nombre de maisons d'édition pour ce type d'ouvrages. Souvent, ces livres sont fabriqués, c'est-à-dire que ce sont des aventures commandées. Il ne s'agit pas de l'aventurier qui revient avec son carnet ou ses photos pour les proposer aux maisons d'édition. On a plutôt l'impression que ce sont des ouvrages de commande...on commande à quelqu'un une aventure, on le finance, on le sponsorise. Il y a une certaine commercialisation de l'aventure.

Il reste encore je crois un certain nombre d'écrivains qui font vraiment de l'aventure pour l'aventure, mais sont-ce ceux qui ont le plus de succès ? Ils ne sont pas nécessairement très célèbres, mais connus dans leur milieu, suivis et leur personnalité tranche par rapport à ce que l'on voit dans la littérature d'aujourd'hui du moins en France. On n'est pas actuellement en présence de très grands écrivains. La littérature de voyage reste actuellement assez honnête, moins fabriquée que le reste de la littérature, romanesque en particulier où l'on sent les modes, les indications des éditeurs, des directeurs de collection. On fabrique un prix Goncourt, un Femina...tels ingrédients...tel prix...Pendant ce temps, la littérature de voyage et la poésie conservent une grande liberté. Je crois qu'aujourd'hui les poètes et les voyageurs sont les seuls pour lesquels la littérature conserve encore un sens.

Propos recueillis par Arnaud Contreras

 

Le site du Centre de recherche sur la littérature des voyages (CRLV): http://www.crlv.org/crlv/index.html

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