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ENTRETIENS
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Rencontre
avec Jo Le Guen, le 20 octobre 2002
à la librairie Ulysse, située sur l'Ile Saint-Louis.
La
librairie Ulysse et RFI organisaient "Nous sommes tous
co proprié-Terre-s", une rencontre-dédicaces
de quatorze écrivains spécialistes de l'écologie
et du développement durable.
Pourquoi
cette traversée du Pacifique Sud à la rame?
Ma
motivation de départ était de sensibiliser
pour les océans.
J'avais déjà fait deux traversées.
La première en 1995 pour les sauveteurs en mer, puis
une en 1997 avec un détenu qui sortait de prison,
dans un bateau construit en prison. Je voulais alors parler
du problème de la réinsertion, de la sortie
de taule.
La troisième traversée je l'ai engagée
parce que je suis marin, parce que je suis de Molène
et fils de pêcheur.J'ai
du arrêter au bout de deux mois, parce qu'à
cause de l'humidité et du froid, j'ai chopé
une gangrène. Un cargo passait par là et je
suis monté à bord. J'ai perdu mes orteils
dans la bagarre; mais bon, c'est un prix minimum, vu le
terrain de jeu.
Comment
en êtes-vous arrivé à travailler sur
les conventions maritimes internationales?
Quand
je suis revenu de mon périple, j'ai découvert
l'Erika, la marée noire. Lorsque j'ai commencé
à pouvoir refaire surface, à sortir de la
morphine, j'ai regardé le paysage, et j'ai vu que
les victimes n'étaient pas plus respectées
que pour l'Amocco Cadiz en 1978. Je me suis donc attelé
à travailler sur les conventions internationales
qui régissent les marées noires. Cela fait
deux ans que je suis là dedans; une longue traversée
encore, dans le monde maritime encore, mais à terre.
Je
n'ai jamais supporté l'Amocco et comment les bretons
ont été traités. Au bout de 14 ans
de procès ils n'ont même pas eu de quoi payer
leurs avocats; ils ont été méprisés.
Je
me suis dit que l'Erika cela suffisait, qu'il fallait améliorer
tout cela.
Qu'est
ce qui vous a poussé à être porteur
d'un message pour chacun de vos projets?
Honnêtement
je n'en sais rien. Quand j'étais petit à l'île
Molène, j'étais fasciné par l'horizon,
je voulais grandir. Grandir pour un îlien, c'est repousser
l'horizon, aller sur l'eau. Ce sont des démarches
personnelles et des aventures personnelles.
Je
ne sais pas pourquoi je fais cela. Ce n'était pas
une stratégie, ce n'était pas un dessein.
Ca m'a pris comme ça un matin, je suis allé
à la bibliothèque, j'ai pris le bouquin de
d'Aboville qui avait déjà traversé
l'Atlantique à la rame, et j'ai dit c'est çà
qui me faut.
Vous
aviez un parcours associatif auparavant?
Non,
pas du tout. Je ne me sens pas tellement fait pour les structures,
je suis plus partisan de l'engagement personnel.
En
gros pour résumé, en mai 68, j'avais 21 ans,
je travaillais au Crédit Lyonnais, et je n'ai même
pas fait grève. Je suis rentré dans une banque
parce que mon père était pêcheur, mes
deux grand pères étaient pêcheurs, mais
ils étaient payés seulement s'il y avait du
poisson.
A l'époque pour un pêcheur, savoir que son
fils était fonctionnaire ou salarié, qu'il
n'était pas payé en fonction de la nature,
c'était fantastique. Moi j'ai fait ce qu'on m'a dit
et je suis rentré au Crédit Lyonnais.
Mais ce n'était pas ma vie, ce n'était pas
moi, et j'ai passé mon temps à défaire
tout ce légo qui m'avait éloigné de
ce que je suis, de ma culture en fait. Et je suis revenu
à la mer par la voile; j'ai fait des convoyages,
des courses, mais il manquait quelque chose . Pour un pêcheur,
à Molène , quand on voyait arriver un bateau
à voile, c'était à tous les coups un
médecin ou un anglais, des gens qui n'étaient
pas de notre monde.
J'ai
enfin trouvé ma relation à la mer avec ces
traversées à la rame; c'est une bagarre avec
cette puissance qui vous domine. Ces traversées m'ont
amené à travailler sur ces conventions maritimes
internationales, pour obtenir que les gens des bords de
mer soient respectés .
Si
ces trois traversées me permettent d'obtenir quelque
chose pour réformer le système mis en place
par les sociétés pétrolières
, je serai content.
Comment
financez vous vos projet?
Le
premier c'était une petite société
brestoise. Mais je
n'ai pas de partenariat médiatique organisé,
puissant.
En
Bretagne on dit "entre le dire et le faire il y a la
mer". J'aime pas beaucoup dire" je vais faire
une traversée, ça va être super..."
Je
ne sais pas si je vais la faire la traversée; ce
que je m'engage à faire, c'est d'être au départ.
Moi
j'aurai tendance à parler une fois que je l'ai fait,
pas avant.
C'est
pas évident pour les partenaires, mais tu sais, lors
de notre dernière traversée, le bateau s'appelait
keep it blue, il n'y avait aucun stickers commercial dessus,
on n'avait pas un rond, on a été jusqu'à
refuser un chèque important d'une agence de photo
qui voulait l'exclusivité parce que nous voulions
nous aussi diffuser l'information par notre site internet.
Un
voyage construit pour sensibiliser sur les océans,
c'est complètement incompatible avec une restriction
de l'info!
Je
ne cherche jamais à faire des opérations commerciales;
je cherche à équilibrer le budget. J'aurais
certainement honte pendant ma traversée de me retrouver
avec sur ma coque le logo d'une entreprise qui est à
l'inverse de ma démarche. Certains y parviennent,
moi non.
Comment
est né votre dernier livre Les traversées
de la colère ?
Je
l 'ai écrit après le voyage, en cinq semaines,
17 heures par jour. A fond! Sur des souvenirs dans la tête.
Ce que je cherche à véhiculer comme message,
c'est qu'il faut passer à l'acte, que rien ne peut
se faire sans un minimum d'engagement personnel. Je parle
dans ce livre de mes traversées, mais aussi de la
bagarre juridique pour l'Erika. Je considère que
voter tous les 4 ans ne suffit pas pour participer à
la vie sur cette planète.
Moi
j'ai la chance d'habiter en Bretagne, de lever les yeux
et de voir le ciel et les étoiles tous les soirs.
La mer donne une approche planétaire de la vie.
On
ne peut pas passer son temps à se plaindre; il faut
que chacun donne un peu de son temps, de son énergie,
de ses compétences parce qu'il ne faut que s'installe
la pensée selon laquelle il y aurait les super héros
les zorros qui font quelque chose, et les autres qui ferment
leur gueule. Il y a matière à agir dans sa
vie de tous les jours.
Propos
recueillis par Arnaud Contreras
Jo Le Guen a écrit "Les traversées de
la colère" paru le 23 octobre 2002 aux éditions
Mango document
Jo Le Guen est aussi l'auteur d'un documentaire de 52 minutes
réalisé par Pascal Signolet et produit par
la Compagnie des Taxi Brousse : Marées noires
: Le naufrage des Droits de l'Homme ?
Ce documentaire explique comment ont été mises
en place les conventions internationales qui régissent
les marées noires.
avril
2003
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