Christophe de Ponfilly

Interview de Christophe de Ponfilly, auteur, réalisateur, producteur. Retour sur sa carrière, le monde du documentaire et l’évolution de la télévision.

Comment êtes-vous devenu producteur de films documentaires ?

J’ai commencé à faire du reportage au début des années 80. A l’époque, pour produire un magazine de reportage de 52 minutes, la télévision donnait l’équivalent de 35 000 €. C’était peu ! Mais si on tournait en super8 c’était possible. A condition de faire croire que l’on réalisait en 16 MM car c’était alors le seul standard professionnel reconnu avec la vidéo qui arrivait sur le marché. Mais si on transférait du Super 8 sur de la bande vidéo 2 pouces, on pouvait laisser croire que l’image provenait d’une pellicule 16 MM. Grâce au super8, on pouvait tourner à ce prix-là. Les sociétés indépendantes qui tournaient en 16 ne pouvaient pas s’en sortir. La plupart ont d’ailleurs disparu. Mais on gagnait très mal notre vie.

A côté des films, on écrivait des papiers pour la presse écrite, des documents pour Paris-Match, L’Express, VSD de l’époque. Un jour, on a compris que si on utilisait le mot documentaire au lieu de reportage, on pouvait accéder à un autre univers. A Antenne 2, par exemple, on passait à un autre étage. Là nous rencontrions un administrateur qui gérait des budgets documentaires et offrait deux fois plus d’argent que pour faire un reportage. Avec le temps, on a appris le métier de producteur, mais en autodidacte et par souci d’indépendance. Quand à l’écriture documentaire on en a découvert sa spécificité en réalisant des films.

Quelle est l’attitude des chaînes aujourd’hui lorsque vous leur proposez des projets ?

Après avoir produit plus de 90 films, force est de constater que nous avons toujours la désagréable impression d’être des mendiants lorsque nous présentons nos projets aux responsables des chaînes de télévisions. A leur crédit, il faut reconnaître qu’ils sont submergés de dossiers et accaparés par quantité de réunions. Ils reçoivent à peu près 2500 projets par an et leurs équipes sont réduites, alors, bien sûr, pour traiter tous ces projets, cela prend un temps fou.

Il y existe 650 maisons de productions de documentaires en France. Toutes font pression avec plus ou moins d’intensité sur les chaînes, pour avoir des réponses, des co-productions et organiser des diffusions. Le créneau est donc très étroit. Et il est en train de se resserrer à cause des « golden boys » de la télé et de leurs maisons de productions, ceux qui présentent des émissions. Se montrer, c’est avoir du pouvoir. Du fait qu’ils sont populaires, ils obtiennent de plus en plus de programmes. Certains ont 4-5 émissions éparpillées sur plusieurs chaînes. Il y a donc une réduction de l’espace pour des documentaires faits par des indépendants.

On a beau dire qu’il y a « une mode du documentaire », dans les grilles de programme, la plupart des documentaires sont relégués à quelques rares cases, généralement en deuxième ou troisième partie de soirée. La nouvelle direction de France Télévision annonce que cela va changer. On attend de voir. Les intentions c’est une chose, la mise en pratique c’est une autre paire de manche.

Et puis il faut s’entendre sur ce qu’on appelle documentaire. Si c’est pour décliner Thalassa et Faut pas rêver se sera reparti pour ne représenter le monde qu’en forme de cartes postales. Le public ne fait pas forcément la différence entre un reportage et un documentaire. A la limite, il s’en moque peut-être. Ce qui l’intéresse c’est d’être captivé, instruit, ému, amusé... de n’avoir pas perdu son temps.

Qu’est-ce qui justement distingue le documentaire des autres produits audiovisuels ?

La valeur du documentaire, c’est d’offrir des regards subjectifs sur le monde qui nous entoure. Les documentaristes ont compris que l’objectivité en matière d’audiovisuel n’existait pas. Dès lors que vous cadrez avec une caméra, il y a subjectivité. Autant la revendiquer. Entre reportage et documentaire, il y a de réelles différences dans la manière de faire. Pour réaliser et produire un documentaire de qualité, il y a une chose incompressible. C’est le temps. Les indépendants investissent énormément de temps, donc d’argent.

Ces producteurs de documentaires ont une grande conscience de l’influence que peut avoir un film sur le public. Leur engagement consiste à faire exister les films pour mieux approcher et comprendre la réalité humaine contemporaine ou passée. Ils essaient de permettre aux réalisateurs de dégager du temps ; le temps qu’il faut pour faire un travail de qualité. Dans les chaînes, les équipes disposent de délais très courts pour rendre leurs travaux.

Pourquoi n’avez-vous pas intégré une rédaction pour changer ce système ?

Avec Frédéric Laffont, nous avons décidé d’être producteurs parce que la télé fonctionne mal. Si les rédactions avaient pu permettre à des petites équipes de prendre leur temps, nous aurions été intégrés dans une rédaction. Mais ça ne marche pas comme ça. Il y a un signe qui le démontre : dans les rédactions, vous avez beaucoup de gens aigris. Ils ne sont pas contents d’eux. J’ai infiniment de respect pour les journalistes audiovisuels car ils font un travail courageux et difficile, mais je les plains. La plupart d’entre eux sont venus à ce métier par passion. Ils sont souvent déçus parce qu’ils sont soumis à des pressions pas possibles.

La rapidité d’exécution du journal télévisé fait qu’on aboutit trop souvent à une caricature de la réalité. Les journalistes souffrent, certains, trop, s’aigrissent. A force de devenir malade, ils finissent par parler d’un monde malade. On nous offre plus le dégoût que le goût du monde.

Nous n’avions aucune envie d’être producteurs. Nous ne le sommes devenu que par nécessité d’indépendance, et par souci de se doter d’un outil qui nous a permis de faire des films comme on a aimé vouloir les faire. On a pratiquement toujours initié les films que nous avons réalisés. C’étaient des envies qu’on avait. Jamais des « commandes ».

Parfois il a fallu des années pour faire aboutir certains projet. Ainsi, ai-je mis cinq ans avant de trouver un diffuseur pour « Vies clandestines, nos années afghanes », une femme qui avait pris la direction des documentaires de France 2. Pour « A coeur, à corps, à cris », un film de trois heures sur Médecins Sans Frontières, on a mis neuf ans avant de trouver preneur. C’est long ! Il faut s’accrocher. L’obstination, ça fait partie du travail du producteur. Croire aux projets.

L’avantage, c’est que les responsables des programmes dans les chaînes changent plus vite que nous. Mais au final, la plupart de nos films sont diffusés n’importe quand, parfois découpés, et financés bien moins que les émissions d’Ardisson, Delarue, Fogiel et autres.

Maintenant, au bout de 21 ans on a décidé de « réduire la voilure » afin de travailler à quelques projets de fictions pour le cinéma en plus de nos documentaires. La télévision a tellement évolué avec ces golden boys qui infestent les grilles de programme, que l’on ne peut plus faire de la production à mi-temps comme on le faisait. Aujourd’hui il faut vraiment des producteurs à plein temps. C’est un travail de plus en plus difficile, très long, laborieux, qui demande beaucoup de diplomatie, ce que l’on a pas toujours. On va donc s’associer à d’autres producteurs.

On voit de plus en plus de réalisateurs qui apparaissent dans le cadre, à l’image...

C’est peut-être l’effet Michael Moore ou celui de ces présentateurs-animateurs qui ont du pouvoir en étant à l’image. Avec Frédéric Laffont, au sein d’Interscoop, cela fait 21 ans que nous sommes engagés dans ce travail qui nous passionne. Nous avons perdu beaucoup d’énergie, beaucoup de temps face à des gens qui ne comprenaient rien et qui avaient des responsabilités dans les chaînes, pour co-produire et diffuser ce type de films. Nous étions opposés à parler de nous-même, à parler à la première personne, et évidemment à nous montrer. On faisait des films sur les autres.

J’ai un peu rompu ce pacte avec « Massoud l’Afghan », tourné en 1997. J’en avais tellement marre d’avoir essayé d’attirer l’attention des gens sur l’Afghanistan. J’avais déjà fait dix documentaires et reportages sur ce pays depuis 1981, et rien ne bougeait. Les Américains continuaient l’assistance aux extrémistes islamistes, l’Occident n’aidait pas des gens comme Massoud. J’ai décidé avec Thierry Garrel, qui lui est un très bon interlocuteur, responsable des documentaires sur Arte, et co-producteur de « Massoud l’Afghan », de parler à la première personne. J’ai inclus dans ce film sur Massoud et sur la résistance afghane, une partie autocritique de réflexion sur la signification de faire des films aujourd’hui. A quoi ça sert encore aujourd’hui, dans un monde où l’on est saturé d’images et de sons, et où le sens de tout cela est perdu ?

J’ai cherché à faire un portrait de Massoud, tout en faisant un portrait de ma démarche de cinéaste du réel. Au final, j’ai trouvé encore un sens à cette démarche. Un film peut être un petit fil qui nous lie les uns les autres. La personne qui filme, la personne qui est filmée, et la personne qui regarde le film. Lorsque le film a été diffusé, beaucoup de gens ont été touchés. Tout d’un coup, l’Afghanistan n’était pas quelque chose d’étranger. Grâce au « je », il y avait un Français impliqué dedans. Ils s’accrochaient à ce « je ». Ils rentraient dans l’histoire. Je me suis dit que ça pouvait être intéressant de revendiquer ce « je ». J’ai fait trois autres films en utilisant le « je », d’une manière assez pudique, distancée.

Quelle est votre actualité ?

En ce moment, j’achève mon premier film de cinéma, que j’ai tourné pendant trois mois en Afghanistan (L’Etoile du soldat).
Ensuite, je vais me remettre à la réalisation d’un pamphlet documentaire que j’ai appelé : « Télé gâchis, télé magie ». Je vais faire quelques plateaux, montrer ma tête à la caméra, pour dénoncer le gâchis de la télévision, et son danger. Je veux dénoncer le danger de la télévision lorsque cet outil passe entre les mains des marchands et des cyniques. Et puis la magie de l’outil lorsqu’il est dans les mains d’humanistes, de poètes, d’artistes.

La majorité des spectateurs ne voient pas les documentaires de qualité, réalisés avec beaucoup d’attention, d’application. Je m’en suis aperçu lors du festival de Douarnenez. Chaque année, ils invitent un réalisateur et présentent une dizaine de ses films. C’est très intéressant comme expérience, parce que l’on rencontre le public. J’ai fait des films très différents, des films sur l’Afghanistan, sur des artistes, sur la société française, des profs magnifiques... Les gens étaient heureux en sortant des salles. Ils s’étaient souvent marrés, ils se rendaient compte qu’un documentaire c’était pas forcément ennuyeux, qu’on y racontait pas forcément des drames. Tous disaient : « Quel dommage qu’on ne les ait pas vus à la télé ».

Or, ils étaient tous passés à la télé. Mais tard. Très tard.


Propos recueillis par Arnaud Contreras

Plus loin: Christophe de Ponfilly s’en est allé, hommages et liens.

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