Les animaux ont une histoire

Entretien avec Robert Delort, spécialiste d’histoire médiévale. Des animaux, depuis l’insecte jusqu’au mastodonte, il connaît toute l’histoire, passée et présente, liée ou non à celle des hommes.

Pourquoi, en tant qu’historien, s’intéresser à l’« histoire des animaux » ? Quelle est la nature de cette histoire ?

Je désirerais préciser la définition de l’histoire qui n’est plus exactement celle qu’Aristote entendait, quand il traitait de l’« histoire des animaux ». L’histoire est certes une recherche, mais qui concerne les objets ou les phénomènes variant dans le temps. L’objet de cette recherche peut être, pour bien des historiens, seulement l’homme, mais pour d’autres, l’univers, la terre, les planètes... Il y a une histoire du climat, des océans, des plantes, et elle commence bien avant l’apparition de l’homme sur la terre. Dans ces conditions, pourquoi ne pas s’intéresser à l’histoire des animaux et de leur devenir dans l’espace dont ils font partie, dans leur environnement propre et, également, dans notre environnement, pour l’excellente raison que toute histoire est écrite par des hommes pour être exposée à d’autres hommes et que c’est à partir de ses connaissances que l’esprit humain conçoit une telle recherche, y déploie ses qualités intellectuelles et y met en évidence ses intérêts généraux ou particuliers. Peu d’animaux semblent avoir conscience de leur propre histoire (au sens humain du terme) sur plus d’une génération, malgré quelques indices que l’on peut repérer chez les éléphants, les loups, les cétacés, etc. dans les contacts qu’ils ont entre eux. De toute manière, seul l’homme peut tenter de la formuler.

La zoohistoire se concentre donc sur le devenir des animaux dans le temps et l’espace tels que les hommes les définissent, et elle se fonde sur les documents laissés à leur sagacité : vestiges corporels, momies, ossements, poils, griffes, dents, coquilles, graisse et tout ce qui est accessible à l’étude de l’ADN mitochondrial ou autre. Il y a également les restes de repas, les traces laissées dans la terre, sur des arbres ou des parois, les gîtes ou les antres plus ou moins aménagés ou les habitats construits (nids, fourmilières, termitières), sans compter les espèces encore vivantes comme les fameux cœlacanthes, voire les crocodiles ou les nautiles, fossiles vivants. Aucune de ces études n’est possible sans l’aide de la zoologie et de ses connaissances ou méthodes contemporaines, qui peuvent permettre d’atteindre une partie de l’histoire d’un animal à partir de son état actuel mais aussi à partir des restes retrouvés (archéozoologie). L’histoire de la zoologie retrace comment les hommes, au cours des siècles passés, ont précisé les modes d’approche de la nature de ces animaux et ont établi les rapports de l’homme avec eux, depuis les premières civilisations, avant même l’Égypte, la Mésopotamie, les pays de l’Indus ou de l’Extrême-Orient... Cette histoire de la zoologie est donc un des nombreux chapitres de la zoohistoire. Et il ne faudrait pas oublier que c’est la zoologie qui a établi dans les sociétés occidentales le primat de l’histoire avec Lamarck, Darwin, Haeckel. Au demeurant, l’histoire des animaux présente un intérêt considérable dans la mesure où elle permet de mieux aborder, d’élargir, d’expliquer en partie celle de la « bête humaine » dans toutes ses manifestations, du développement de sa pensée jusqu’aux modifications, parfois fondamentales, de ce qu’Edward Suess a appelé « la face de la terre ».

Y a-t-il des espèces sur lesquelles les hommes n’ont pas eu d’influence pendant des siècles ?

L’homme n’a eu aucune influence et n’a aucune influence directe sur l’immense majorité des espèces, dont il ignore encore peut-être la plupart, si on évoque les seuls insectes ou micro-organismes. On a encore découvert, il y a peu, dans les profondeurs abyssales, à côté des sources de chaleur, une faune dont on ne pouvait avoir l’idée, qu’on peut très difficilement étudier, et sur laquelle nous n’avons encore aucune influence. Tous les animaux ont un « environnement » propre, bien perçu et défini par les savants du XIXe siècle, Carlisle, Spencer et Haeckel (1866) : ce que les Français appelaient le « milieu ». Or, en perturbant son propre milieu, l’homme a influencé celui de la plupart des autres espèces. Par ailleurs, en attaquant, voire en détruisant certaines espèces qu’il estimait prédatrices, il a sauvegardé, parfois fait proliférer, d’autres proies : le recul des loups, des lynx ou des coyotes avantage le gibier, cerfs ou sangliers ; les rapaces ou les vipères enrayent l’expansion des rats ; l’abus des antibiotiques favorise des souches résistantes ou d’autres micro-organismes. Les déchets de la « civilisation » permettent, autour des eaux usées ou des égouts, l’expansion de mouches, de moustiques ou de rats, vecteurs de graves maladies. Il est enfin des espèces prolifiques que la prédation humaine n’a, pendant longtemps, nullement inquiétées, par exemple, jusqu’à la fin du XIXe siècle, morue ou hareng.

De quelle manière l’histoire des animaux influe-t-elle sur celle des hommes ? Quel animal a le plus changé le cours de l’histoire humaine ?

Les animaux qui modifient leur environnement peuvent modifier celui des hommes ; on a même envisagé l’augmentation de l’effet de serre par les émissions de méthane des termitières ! Les lapins qui pullulaient en Australie affamaient les troupeaux et mettaient les éleveurs (et tous les marsupiaux) en grande difficulté. Les cycles d’abondance des lièvres canadiens favorisaient les lynx, et donc trappeurs et marchands de fourrures. Aujourd’hui encore, la grégarisation des criquets et leur envol à des centaines ou des milliers de kilomètres de là fait descendre du ciel misère et désolation, tandis que les luttes obscures entre différentes espèces de vers de terre ont permis à l’Occident de garder le lombric qui, en retournant et « azotant » (nitrifiant) le sol, a longtemps contribué à renouveler la fécondité des champs et donc leur productivité. L’animal qui a le plus influencé et influence encore l’histoire humaine est selon moi le protozoaire de la malaria (plasmode du paludisme), qui a moissonné et moissonne les hommes par millions, bien plus que le récent virus du SIDA. La plupart des grandes maladies nous ont été apportées et transmises par des animaux (zoonoses) : le SIDA lui-même viendrait des singes mangabey, la variole et la tuberculose des bovins, la peste des rongeurs, la grippe des porcs et des oiseaux...

En ce qui concerne les animaux domestiques ou familiers, j’avoue longuement hésiter entre le chien, non seulement pour son aide matérielle mais aussi pour son influence sociale et le désamorçage de comportements asociaux, le mouton, qui donne des produits vifs (laine, lait) et des produits morts (viande, cuir, corne...), le cheval qui a permis la diffusion rapide des guerriers, certes, mais aussi de nombreuses influences plus pacifiques et fécondes, comme celle des langues et techniques indo-européennes depuis l’Ukraine, la roue, le fer, les premiers sérums. Mais je crois, s’il faut vraiment faire un choix, que, pour l’Occident, c’est le bœuf qui a le plus profondément servi les hommes, par son travail au moins autant que par ses produits vifs ou morts. [...]

Propos recueillis par Julie Boch

© Iconographie : D.R.

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