Ténéré, avec les caravaniers du Niger
François Soleilhavoup rend hommage au travers de ce texte au beau livre de Jean-Pierre Valentin : "Ténéré. Avec les caravaniers du Niger", paru chez Transboréal

Jean-Pierre Valentin possède au moins deux grandes qualités : celle de porter sur l’Autre un regard profondément humain et empathique ; celle de ressentir et de comprendre au plus profond un milieu naturel aussi vrai et aussi rude que le Grand Désert. L’Autre, c’est le nomade caravanier du Niger. Le Grand Désert, c’est l’immense Ténéré. Rares sont les Occidentaux qui ont aussi bien vécu et compris la traversée du Ténéré avec la Taghlamt, la caravane du sel, ou bien la traversée du Grand Erg de Bilma.
Une autre qualité s’ajoute aux précédentes : celle d’un style d’écriture en parfait accord avec le rythme du pays et avec les gens qui le traversent.
Le récit de Jean-Pierre Valentin, magnifiquement mis en scène et en images par les éditions Transboréal plonge le lecteur, saharien ou non, dans l’univers mythique des chameliers convoyeurs du sel, depuis la rive orientale du Ténéré, le Kaouar, jusqu’à Agadez dans l’Aïr, une navigation hauturière de quelque 700 kilomètres.
On est très loin ici de la description du désert pour touriste, avec ses stéréotypes, ses qualificatifs et ses superlatifs usées jusqu’à la corde, avec ses images convenues, d’une poésie de pacotille.
Jean-Pierre Valentin n’est pas un saharien d’occasion, loin s’en faut. Ethnographe de terrain et documentariste d’une rare érudition, il parcourt le désert et le Sahel depuis plus de vingt ans avec les groupes dont il partage la vie : Touaregs, Toubous, Peuls. Comme Claude Lévi-Strauss, il « hait les exploits et les aventuriers, les matamores qui s’enorgueillissent d’histoires extraordinaires au contact des dernières tribus, comme faire valoir » (p. 3) : tout ce que produit et vend notre temps médiatique qui gonfle d’importance l’expédition mécanisée où prime la valorisation du présentateur TV et le pseudo-engagement humanitaire d’une personnalité du spectacle. Une époque de voyeurs qui considère les peuples isolés et éloignés comme des sources d’audimat auprès d’un public occidental gavé d’images et englué dans le confort sécuritaire.
Le beau livre : « Ténéré ; Avec les caravaniers du Niger » relate les plus récentes pérégrinations de l’auteur dans « ce pays sec et enclavé, l’un des plus déshérités de notre planète » (p.3).
Le livre s’ouvre sur la description des salines de Teguidda n’Tesemt, au nord-ouest d’Agadez, illustrée d’une splendide photo.
Au fil du récit et des photos, toujours magnifiques, au plus près du texte, l’auteur nous entraîne à Agadez, la capitale du septentrion nigérien, au pied du massif de l’Aïr, bâtie sur l’axe des grandes caravanes qui reliaient autrefois l’empire des Songhay de Gao à l’Egypte et qui, aujourd’hui est le point de départ de toute expédition vers le Ténéré ou le Djado.
La caravane du sel, la taghlamt, littéralement « la file de dromadaires » part d’Agadez ou de Timia, une petite ville dans l’Aïr, à une journée de voiture au nord-est d’Agadez, à 1300 m d’altitude. Et c’est alors que, depuis le bourg de Timia, en traversant l’Aïr vers l’est, l’auteur nous mène vers cette formidable plongée dans le désert absolu du Ténéré. Avec grande précision il décrit la préparation de la caravane. Le charme et l’intérêt de cette description provient de l’authenticité du vécu de celui qui s’est fait des amis parmi les villageois, les caravaniers, j’irais jusqu’à dire des chameaux ! Cette année-là, la caravane est imposante, 250 dromadaires auxquels d’autres viendront s’ajouter. Un nombre impressionnant, rarement atteint de nos jours.
On assiste à la lente progression de la longue file commandée avec la sûreté d’orientation ancestrale du madougou, terme haoussa qui désigne le maître de la caravane, d’abord sur le terrain caillouteux, inégal de l’Air oriental, puis dans l’immensité plane du Ténéré. On a chaud, très chaud, sous un ciel légèrement couvert ou bien parfaitement bleu et pur. On subit sans plainte le vent de poussière qui aveugle, qui dessèche. On grelotte la nuit en attendant l’aurore. On marche avec obstination au côté de Tanka ag Aliman, le madougou, en tête de la colonne. On bénit, tout en progressant, le petit verre de thé proposé par Issaka qui l’a préparé en marche - la caravane ne doit pas s’arrêter ! - brasero à la main, allumé avec de la paille grappillée sur les ballots, thé versé dans la petite bouilloire émaillée, sucre prélevé dans le petit sac de toile en équilibre sur sa tête.
Tout est raconté, jusqu’aux plus minimes incidents de parcours. Le talent de l’auteur est de nous faire vivre, du lever au coucher du soleil, la caravane, sa progression, les hommes qui la guident et qui l’encadrent, ceux qui restent concentrés en permanence, ceux qui jouent les boute-en-train ; comme pour l’auteur, ils deviennent nos amis, nos compagnons de piste.
On arrive au puits d’Achegour. Tous admirent Tanko, amghar neshikel, « celui qui connaît le chemin », ce navigateur hors pair qui, sans dévier d’un degré, les mène à bon port. Trois cent dromadaires à abreuver, des dizaines de guerbas (outres) à remplir, c’est un travail harassant, dans une chaleur de four. Et puis, c’est à nouveau la marche vers l’autres rive du Ténéré, le Kaouar, vers le sel de Bilma, l’or blanc du désert. On s’arrête à Achenouma, petite oasis où des villageoises affluent pour présenter les dattes de l’année, des monceaux de fruits - plusieurs tonnes en trois jours de marchandage - qui seront conservés secs pour éviter la fermentation. Contre les dattes, les Touaregs troquent du mil soudanais, des arachides, du blé de l’Aïr, du maïs, des oignons, des tomates, des piments, du fromage déshydraté, dur comme du bois, quelques pièces de tissu, de la verroterie. Après cinq jours, la caravane repart.
Bilma ! Pas d’ombre, 65°C. Deux types de sel y sont récoltés et préparés : le gris pour le bétail, le blanc beza pour la cuisine. Environ 30 tonnes pour deux cents bêtes ; avec les animaux qui doivent venir d’Aney, plus au nord, c’est environ 45 tonnes que transportera la caravane vers l’Aïr et le Sahel.
C’est le retour vers l’Aïr. Il faut environ une lunaison - 28 jours - pour effectuer l’aller-retour entre l’Aïr et la falaise du Kaouar.
Dans son récit, l’auteur, totalement intégré à la caravane, respecte le rythme de la progression, la lenteur du temps qui s’écoule. Il rappelle cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry qui vantait la rapidité de son bimoteur à un nomade maure. Ce dernier lui fit la réponse : « bien, mais alors que fais-tu le reste du temps ? ». Cela correspond à cette remarque d’un Touareg à un Européen : « vous avez l’heure, nous avons le temps »...
Dans le vide à 360°, « de rare liberté » précise l’auteur, il dit être « absolument certain, par-delà les répliques de circonstance, de l’attrait qu’exerce ce désert sur [ses] amis ». Les hommes du désert ne sont pas très à l’aise dans les oasis. Dès que l’occasion se présente, ils retournent dans le désert, leur élément. Les Occidentaux qui ont eu l’expérience du désert n’ont de cesse d’y retourner. Il y a bien, dans la nature humaine, sous la carapace d’artifices de la vie urbaine, un besoin de vide, d’espace, de liberté. Tout au long de son livre, Jean-Pierre Valentin l’exprime de diverses manières. Depuis ses origines, l’humanité est nomade.
Traverser le Ténéré, c’est rencontrer son semblable, partager ses souffrances sans rien dire, connaître la liberté sur la terre nue. Au fil des pages, l’auteur nous montre l’essentiel ; du moins il nous invite à la comprendre.
Après les salines de Bilma, Jean-Pierre Valentin nous entraîne sur le plateau du Djado, territoire des Toubous, pays farouche. Nous l’accompagnons ensuite dans sa traversée du Grand Erg de Bilma : 200 kilomètres et 77 cordons dunaires à franchir pour rejoindre le forage d’Agadem et les steppes sahéliennes.
« Quel beau territoire ! » s’exclame l’auteur, paraphrasant Théodore Monod qui lance dans son « Emeraude des Garamantes » (L’Harmattan/ACCT, 1984, p. 272) : « Trab mounek ... » « Ah ! le beau pays ! ». « Un pays apprivoisé par ces nomades qui l’arpentent sans faiblir, afin de vivre de quelques pâtures, du petit commerce, d’exister chichement, certes, mais avec le bénéfice d’un environnement grandiose qui forge une âme unique » (p. 110).
« Terre sans bois, pays sans eau ; nous voguons sans cesse à la limité de la rupture ... » (p. 114). « L’eau décide des déplacements et de leur rythme, elle prime tout au Sahara, si bien qu’elle peut désigner la beauté » (p. 112).
Pour les enfants aussi, certainement plus que pour les adultes, la traversée de l’erg est pénible. Pourtant, pas un ne se plaint. Très tôt ils sont endurcis par leur vie en brousse et par la coutume qui impose de masquer peines et fatigues. Une coutume, une façon d’être à laquelle l’ Européen habitué à gémir au moindre bobo est bien obligé de se conformer. Théodore Monod, avec son humour habituel en avait bien donné les raisons : « Soyez malade, pour « voir », pour tenter l’expérience. Que fera-t-on de vous ? Rien. Rien parce qu’on ne peut rien : vous êtes malade, ou blessé, mourant peut-être ? Soit, mais le cas n’est pas prévu et, pour intéressant que vous soyez, cela ne rapprochera pas d’une étape le puits, bien loin encore ... Il faut marcher à tout prix ; si vraiment vous être incapable de vous tenir en selle, eh bien, on vous attachera, mais l’étape se fera, parce qu’il faut qu’elle se fasse ».
Pays impitoyable. Et nous serons bientôt, nous aussi à l’image de celui-ci, sans une plainte devant nos souffrances, insensibles à celles des autres (...) [Th. Monod, Méharées. Explorations au vrai Sahara, Actes Sud, Babel, (1937) 1989, p. 304-304].
Dans son petit livre, - véritable profession de foi - : « Le murmure des dunes. Petit éloge du désert et de ceux qui y vivent » (Transboréal, 2008), Jean-Pierre Valentin revient sur cette constante du stoïcisme individuel au désert : « (...) Alors à quelle âme sensible me plaindre quand la fièvre rongeait mes nuits, quand les journées harassantes ne finissaient jamais ? (...) » (p. 63-64).
C’est au Sahel, avec les éleveurs Wodaabe que l’auteur achève sa pérégrination. Il avoue une prédilection pour ces nomades à la société si codifiée, où le zébu, vache aux cornes en lyre originaire de l’Inde, possède un statut quasi-sacré dans le groupe.
L’errance planifiée des longues traversées dans le Ténéré, dans l’Erg de Bilma est décrite avec minutie, souvent avec la poésie réaliste du marcheur conscient de côtoyer des hommes d’une rare qualité. Un beau texte, illustré de belles photographies. Un témoignage de pratiques ancestrales qui tendent à disparaître devant un monde mécanisé qui a réussi à pénétrer au cœur du vide. Une œuvre précieuse, donc.
François Soleilhavoup
Juillet 2009.
Ténéré ; avec les caravaniers du Niger
par Jean-Pierre Valentin
Editions Transboréal, Paris, 2008.
Collection « La clé des champs »
128 pages, 116 photos, 1 carte. Dépôt légal : décembre 2008
ISBN : 978 - 2 - 913955 - 64 - 6. 20 euros
François Soleilhavoup est également l’auteur aux Editions Transboréal de
Sahara, Visions d’un explorateur de la mémoire rupestre
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